La bataille de Frœschwiller. Par Ernest Daudet Seguir história

A
Augusto Salvador


La bataille de Frœschwiller-Wœrth (ou bataille dite de Reichshoffen) s'est déroulée le 6 août 1870 en Alsace, au début de la Guerre franco-prussienne de 1870. Par Ernest Daudet, né le 31 mai 1837 à Nîmes et mort le 21 août 1921 aux Petites-Dalles, est un écrivain et journaliste français, frère aîné d’Alphonse Daudet. Il se consacre tout d’abord au commerce selon le souhait de sa famille. Voulant devenir écrivain, il finit par aller à Paris et commence à contribuer à divers journaux parisiens et de province. Parallèlement, il entre comme secrétaire-rédacteur au Sénat. Il publie une trentaine de romans et collabore à de nombreux journaux, souvent sous pseudonyme.


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I

Cette nuit du août 1870 est restée dans ma mémoire comme la plus émouvante que j'aie passée jamais. Nous étions campés un peu en arrière de Frœschwiller. Vers dix heures, après s'être assuré que ses troupes avaient le nécessaire, que partout les sentinelles étaient à leur poste, le général était rentré dans une maison de paysan, construite au milieu d'un vallonnement formé par deux collines basses dont les troupes occupaient les pentes.

Cette maison, presque une chaumière, avait été abandonnée par son propriétaire, et le général s'y était installé avec son état-major. Il prit avec nous un léger repas; puis il se jeta tout habillé sur un matelas, en me laissant le soin de le réveiller, si cela était nécessaire. Je sortis et allai m'asseoir sur le devant de la maison. La nuit était obscure, bien qu'il y eût des étoiles au ciel, le temps doux, et le silence profond, troublé seulement par des bruits de pieds de chevaux frappant le sol, les cris des grand'gardes accueillant les rondes par le "Qui vive!" traditionnel.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout à coup, dans le solennel silence de la nuit que je raconte, le galop d'un cheval se fit entendre, se rapprochant de moi. Je prêtai l'oreille. Les cris des sentinelles se succédaient avec rapidité, et trois minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un officier d'état-major, guidé par un cavalier de la division, s'arrêtait devant la maison que nous occupions.

—Le général? demanda-t-il avec l'accent d'un homme qui vient de fournir une longue traite.

—Il est là: il s'est jeté tout habillé sur un lit; je suis son officier d'ordonnance.

—Veuillez le réveiller alors, capitaine; dépêches du général en chef.

J'entrai précipitamment dans la chaumière, et en apprenant de quoi il s'agissait, le général fut immédiatement sur pied. En le voyant, l'aide de camp salua respectueusement et dit:

—Voici les dépêches, mon général. J'avais ordre de ne les remettre qu'à vous-même.

Il les avait à peine remises que, sans attendre un mot de remerciement, il piqua des deux et s'éloigna à fond de train, suivi par le cavalier qui l'avait amené jusqu'à nous.

—Cela m'a l'air de vouloir chauffer, murmura à mon oreille l'un des officiers du général.

Nous nous tenions attentifs et immobiles, à quelques pas de ce dernier. Par son ordre, un soldat avait apporté une lanterne à la lueur de laquelle il lut la dépêche qu'il venait de recevoir. La clarté blanche donnait en plein sur son visage, dont je pouvais ainsi observer tous les mouvements, et mes yeux s'attachaient sur ses traits, impatient que j'étais de connaître la vérité. Mais la figure du général demeura impassible. Aucun tressaillement ne fit trembler ses joues. Seulement, quand il releva la tête, je crus voir dans ses yeux une expression de résolution et de défi que je ne lui connaissais pas; en même temps, d'une voix ferme et nette, il nous dit:

—Je crois, messieurs, que vos ardeurs ne tarderont pas à être satisfaites et que ma division livrera aujourd'hui sa première bataille.

—Je ne m'étais pas trompé, fit de nouveau l'aide de camp qui m'avait précédemment parlé.

Le général, qui avait réfléchi un moment, ne demeura pas longtemps silencieux; il reprit:

—Les nouvelles que voilà nous obligent à un mouvement immédiat. Venez, messieurs, recevoir mes ordres.

Tandis que le général, une carte sous les yeux, dictait ses ordres pour les chefs qui relevaient de son commandement, ceux-ci se présentèrent. Il les leur communiqua de vive voix; puis ils causèrent rapidement à voix basse pendant quelques instants. Chacun de ces petits épisodes se gravait dans mon esprit, et j'en ai retenu les moindres détails. Cette chambre à peine éclairée par des bougies fichées dans des bouteilles; sur la table grossière, couverte de taches, une carte étendue et autour du groupe formé par les généraux, quelques officiers allant et venant discrètement: tel est le spectacle dont j'ai gardé le souvenir.

Quelques instants après, des bruits de tambour retentirent. Il y eut, sur toute la surface occupée par nos troupes, un grand mouvement, et en moins d'une heure, toute la division se trouva sous les armes, la soupe mangée, tentes et bagages pliés, en un mot prête à se mettre en route. Une lieue nous séparait du point où nous devions nous rendre. Elle fut si rapidement franchie, qu'à cinq heures du matin le général m'envoya auprès du maréchal pour lui faire connaître que ses ordres étaient exécutés. Je parcourus à cheval une assez longue distance à la recherche du quartier général. De tous côtés je voyais des troupes prendre position, et ce spectacle me confirmait dans cette pensée que le général ne s'était pas trompé et que nous allions assister à une grande bataille.

C'est guidé par ces troupes que je parvins à rencontrer le maréchal. Il était sur pied, se promenant de long en large en attendant le jour. Je fis la commission dont j'étais chargé; et il ne me répondit qu'un mot:

—Dites à votre général que je compte sur lui.

Je revins prendre mon poste. L'horizon blanchissait sous les premiers rayons du crépuscule. En face de moi, dans une brume qui donnait à tous les objets un aspect vaporeux, se dessinait vigoureusement un radieux paysage. C'étaient des gorges basses et profondes, formées par deux contreforts de la chaîne des Vosges, et qui s'ouvrent sur la basse Alsace, entre Haguenau et Wissembourg. Au-dessus, les hautes montagnes formaient un demi-cercle et semblaient être le cadre naturel de ce coin charmant qui, tout à l'heure, devait être ensanglanté.

Quand je fus de retour auprès du général, le jour était venu et je pus me rendre compte des positions occupées par la division. Nous étions appuyés à notre droite par une colline, dont des troupes placées sous les ordres d'un autre général occupaient les pentes. A notre gauche, nous avions un petit bois derrière lequel notre artillerie se trouvait embusquée. Nous pouvions donc attendre en sûreté; notre position paraissait en quelque sorte inexpugnable. Tout à coup, sur les hauteurs en face de nous, nous vîmes luire au jour levant des uniformes allemands.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, quand, soudain éclata une violente canonnade. La bataille commençait. Je regardai ma montre, il était sept heures du matin.

* * *

A dater de ce moment, ma mémoire s'obscurcit, mes souvenirs se troublent et il me devient impossible de suivre, l'un après l'autre, les épisodes de cette mémorable journée. Je les raconte ici comme ils se présentent à ma pensée. Pendant plus d'une heure, je ne fis qu'aller et venir à la suite du général qui se portait à toute minute sur tel ou tel point.

Nous nous attendions d'un instant à l'autre à être appelés à prendre part au combat; mais, jusqu'à ce moment, nous étions demeurés immobiles, essayant d'en suivre les péripéties, et appelant de tous nos vœux l'ordre qui nous enjoindrait de marcher. De quelque côté que se portassent nos regards, ils ne découvraient que nuages blancs disséminés sur le paysage. Ces nuages indiquaient les points où la bataille était plus vive; c'était la fumée des canons.

Tout à coup, nous reçûmes l'ordre d'avancer. Le général parcourut au galop le front de ses troupes: puis, brandissant son épée, il prononça d'une voix retentissante les paroles du commandement que d'autres voix répétèrent après lui. Nous voilà en route. Le bruit de la canonnade qui gronde partout autour de nous assourdit nos oreilles. L'air est saturé d'odeur de poudre, et il nous semble, au fur et à mesure que nous nous rapprochons des points sur lesquels l'action a acquis le plus d'intensité, que nous allons mettre le pied dans une ardente fournaise. Nous débouchons brusquement dans une plaine où des masses de troupes sont engagées.

Je distingue alors nettement nos soldats rapprochés de minute en minute des bataillons allemands. Les nôtres sont éprouvés déjà cruellement par les batteries prussiennes qui tirent incessamment, et qui nous causent de grandes pertes. Mais elles n'arrêtent pas leur ardeur surexcitée par le bruit qui s'est répandu que la droite de l'ennemi est repoussée. Nous passons à notre tour sous les feux de ces batteries. Devant nous et protégée par elles est massée l'infanterie allemande. C'est sur ce point que nous nous dirigeons. Mon sang s'échauffe, ma chair tressaille, ma bouche est sèche et je suis moi-même surpris que mon cœur n'éprouve aucune pitié devant les morts qui tombent autour de moi. Ils sont déjà nombreux. On voit les cadavres épars, encore dans l'attitude qu'ils ont prise en tombant. Puis ce sont les blessés dont les cris déchireraient l'âme, s'il ne suffisait de quelques minutes pour l'aguerrir et la rendre insensible aux tragédies de ce sanglant spectacle. Au milieu de ce vacarme effroyable, je suis arrêté tout à coup par une voix qui crie:

—Capitaine, capitaine, par pitié!

Je me retourne. Au pied d'un chêne, un jeune chasseur de Vincennes est étendu. Son visage est imberbe. Il est blond, et, en le voyant de près, il me semble que c'est un enfant. Ses deux jambes sont brisées, et il attend la mort en disant au chirurgien, qui essaye de le soulager:

—Laissez donc, monsieur le major, il n'y a rien à faire.

—Vous m'appelez, mon ami? lui dis-je en poussant mon cheval vers lui.

—La bataille est-elle gagnée? me demande-t-il fiévreusement.

—Elle commence à peine.

—Ma foi, tant pis. Avant de mourir j'aurais voulu savoir...

Il s'arrête. L'horrible souffrance qu'il éprouve lui coupe la parole. Mais cette crise dure à peine quelques secondes, et alors je vois le pauvre petit chasseur, se redressant autant qu'il peut le faire, la face livide, l'œil assombri déjà par la mort qui s'avance, et je l'entends crier:

—Vive la France!

Puis, il retombe; à ce cri d'héroïque soldat succède une plainte d'enfant et je n'entends plus que ces mots coupés par des hoquets d'agonie:

—Maman, chère maman!

* * *

—Nom de nom! que faites-vous donc là, Rocheray?

Je me retourne brusquement. J'ai reconnu la voix de mon général. Je m'arrache au navrant spectacle que je viens de décrire; je suis mon chef qui regarde et encourage ses troupes formées en bataillons. Elles s'avancent, en obligeant l'ennemi placé devant elles à redoubler son feu roulant et non interrompu. Nous ne sommes plus qu'à une courte distance des bataillons allemands. Encore une minute et nous allons les aborder à la baïonnette. Nous nous préparons à combattre avec acharnement; car ceux qui sont en face de nous ont l'avantage de la position. Placés sur une hauteur couronnée par leur artillerie, ils nous menacent d'une manière terrible.

—Allons, mes enfants! crie et répète le général qui galope autour de sa division, en nous entraînant à sa suite, sans se soucier des balles qui sifflent à ses oreilles et des obus qui éclatent devant nous, allons! il va falloir grimper là-dessus. Du courage et du jarret surtout!

Ce n'est rien ces quelques mots, mais cela suffit pour encourager les soldats. Nous nous élançons sur ces pentes heureusement peu abruptes.

Tout à coup, sur la droite de l'ennemi, venue on ne sait par où, apparaît comme par enchantement, en poussant des cris terribles, une véritable nuée de démons. Ce sont des turcos, facilement reconnaissables à leur teint et à leur costume. Je ne saurais traduire l'effet qu'ils produisent; ils causent aux Allemands une profonde terreur qui nous aide à avoir raison d'eux. Semblables à des chacals, les turcos qui les ont surpris se jettent dans leurs rangs, combattant les uns avec la baïonnette, les autres à coups de crosse. C'est une lutte corps à corps, pleine d'imprécations et de hurlements sauvages. Les corps tombent sous les coups, et nous rendons aux Allemands tout le mal que, depuis trois heures, ils nous ont fait.

Quant aux Prussiens, c'en est fait d'eux sur ce point, ils ne battent pas en retraite, ils fuient pêle-mêle, terrifiés, sourds aux cris de leurs officiers et poursuivis par les turcos, auxquels la pitié est inconnue et qui tuent impitoyablement. L'artillerie qui nous menaçait tout à l'heure ne se fait plus entendre. Nous ignorons ce qui se passe d'un autre côté; mais pour notre part, nous avons gagné la partie.

* * *

Il est environ midi. Mettant pied à terre un moment, je bois une gorgée d'eau-de-vie que me présente un soldat. Puis, je regarde, tâchant de deviner où en est la bataille. Mais le champ sur lequel elle est engagée se déroule si vaste que je ne vois rien, si ce n'est la fumée des canons et parfois, au milieu des épais nuages qu'elle forme, des actions isolées dont il est difficile d'apprécier l'importance ou de suivre les péripéties. Ce que je constate dans toutes les parties du paysage qu'à l'aide d'une lorgnette je peux embrasser, c'est que sur tous les points où les troupes sont aux prises, les Allemands sont beaucoup plus nombreux que les Français.

Cependant le temps se passe. Nous attendons des ordres; ils n'arrivent pas. A trois heures, nous sommes toujours au même point. Mais à ce moment un grand mouvement se fait sur notre droite. En face de nous, d'une des gorges qui ferment la sortie de la vallée, nous voyons déboucher une grande masse de Prussiens. Ce sont des troupes fraîches que l'ennemi fait marcher contre nous.

En même temps, il couronne d'artillerie les hauteurs voisines. Bientôt nous sommes cruellement éprouvés par le feu de ces canons qui protègent l'arrivée de ce corps de réserve. Pour le coup, on ne va pas sans doute nous laisser immobiles. Notre secours doit être nécessaire dans une circonstance aussi critique, au moment où commence la partie que l'on croyait terminée.

En effet, le général reçoit successivement plusieurs ordres pressés, d'après lesquels il formule ses instructions que ses officiers d'ordonnance transmettent à ses subordonnés. Au bout d'un quart d'heure nous sommes en route, nous gagnons la plaine, et tandis qu'au-dessus de nos têtes se croisent les boulets et les obus, nous nous dirigeons contre les Allemands. De tous les chemins, de tous les sentiers, débouchent des troupes qui viennent se joindre à nous. Mais elles sont exténuées, étant debout et combattant depuis le matin, tandis que l'ennemi qu'elles ont devant elles est frais et reposé.

En outre, il est trois fois plus nombreux que nous, et il suffit, pour s'en convaincre, de voir cette multitude de casques à pointes, de casquettes bleues, dont l'acier et les vives couleurs brillent au soleil. On nous a groupés autour d'un ruisseau bordé d'arbres, qui sont pour nous un abri, et c'est de là que nous commençons à tirer sans interrompre sur cette avalanche humaine qui grossit sans cesse et nous envahit de toutes parts.

Le général est soucieux. Je m'approche de lui, et il me fait remarquer que les batteries qui nous protégeaient sur le plateau que nous avons abandonné, sont éteintes pour la plupart, et que c'est maintenant sur nous que l'ennemi envoie ses projectiles. Comme il finit de parler, un obus vient tomber en sifflant à quelques pas de nous; il éclate, et j'ai le temps de voir un de ses débris frapper au visage mon brave général. Mais au même instant mon cheval effrayé se cabre, et part à fond de train, quels que soient mes efforts pour le retenir.

* * *

En quelques minutes, je franchis une énorme distance, et je vais me jeter dans un groupe de cuirassiers qui poursuivent des uhlans; je me joins à eux.

Mais que pouvons-nous faire contre cette effroyable accumulation de troupes et de canons? Les intrépides cuirassiers, les énergiques chasseurs ont beau se ruer furieusement contre ces fantassins appuyés de tous côtés par de l'artillerie, ils sont arrêtés en route et obligés de renoncer à la partie. Pour la seconde fois, nous revenons en désordre au point de départ. Mais la moitié de notre effectif est restée en route. La plupart de nos officiers supérieurs ont disparu, et dans l'escadron auquel je me suis joint, c'est un sous-lieutenant qui commande. Tandis que d'un œil désespéré, la rage au cœur, impuissants, vaincus, nous ne demandons qu'à mourir, nous voyons arriver vers nous le maréchal entouré seulement d'un petit groupe d'officiers.

Ses vêtements sont couverts de poussière et de boue, son visage est noirci en maints endroits, comme par des traînées de poudre. Une flamme sombre anime son regard. Il fait quelques pas vers le général qui nous commande et lui dit:

—Général, il faut charger là-dessus.

En prononçant ces paroles, il a mis pied à terre et de sa main droite qui tient une grosse lorgnette noire, il désigne la masse confuse de Prussiens.

—Maréchal, nous avons chargé deux fois. J'ai perdu la moitié de mes hommes.

Et à son tour, il montre au commandant en chef ses escadrons décimés et, parmi les cavaliers qui lui restent, un certain nombre en train de panser les blessures légères qu'ils ont reçues pendant les charges héroïques qui viennent d'avoir lieu.

—Peu importe, général, il faut recommencer, il le faut.

Le général, qui avait mis pied à terre, ne réplique pas, s'incline et se dirige vers son cheval. Mais le maréchal fait deux pas derrière lui, l'appelle, l'arrête d'un geste, et ajoute:

—Oui, il le faut. Mais auparavant, général, embrassons-nous.

Les deux vieillards échangent une accolade. Puis, ils remontent à cheval. Et tandis que l'un s'éloigne, l'autre crie d'une voix retentissante: "Cuirassiers, en avant!" Un formidable hourrah retentit; et comme nous avions le diable au corps électrisés par un patriotisme désespéré et par je ne sais quel attrait que la mort semble avoir pour nous en ce moment, nous nous élançons de nouveau. Ébranlant le sol, nous traversons la plaine.

* * *

A peine avons-nous fait quelques pas que les obus et les balles pleuvent sur nous drus comme grêle et causent dans nos rangs d'indescriptibles ravages. Chevaux et cavaliers roulent pêle-mêle, et, détail horrible, nous sommes si violemment lancés, que nous ne pouvons retenir nos chevaux qui passent sur les malheureux désarçonnés et les écrasent. Le feu de l'ennemi redouble d'intensité. Evidemment notre audace confond les Allemands et accroît leur fureur. Mais cette fois rien ne nous arrête, nous serrons les rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent et nous venons enfin nous heurter contre les citadelles vivantes, hérissées de baïonnettes qui se sont abaissées pour nous recevoir.

C'est un choc terrible, une confusion inexprimable, un spectacle qu'on ne décrit pas. Je ne sais comment il se peut faire que je me trouve au milieu de Prussiens qui, successivement, tirent sur moi à bout portant sans m'atteindre. Plus heureux, j'en étends deux à mes pieds avec mon revolver. Un officier à cheval bondit alors de mon côté, le sabre levé. Je suis perdu, car au même instant j'ai senti pénétrer dans la main qui tient mon arme la pointe d'une baïonnette et je me trouve ainsi désarmé. Heureusement, mon cheval se cabre, se dresse avec épouvante sur ses jarrets, et c'est sur son poitrail que tombe le coup qui m'était destiné et qui, d'ailleurs, ne lui cause qu'une blessure sans gravité. Je cherche une issue et me voilà de plus en plus pressé. Mais une voix se fait entendre:

—Nous voilà, capitaine. Attendez, canailles!

Je vois un sabre luire au soleil et tomber lourdement sur le cou de l'officier qui m'a menacé. Il est renversé sur son cheval. Je suis libre de ce côté, et mes libérateurs sont trois cuirassiers qui, en me voyant perdu, ont couru à mon secours. Je leur rends grâce.

—C'est inutile, mon capitaine, dit le plus âgé d'entre eux. Le plus important maintenant c'est de décamper. Il ne va pas faire bon pour nous ici.

Nous nous frayons un passage et, étant parvenus à nous dégager, nous nous mettons à galoper côte à côte. Un petit bois se trouve à notre droite; nous nous y jetons. Un grand nombre de fuyards ont fait comme nous, et je suis frappé en constatant que nous pourrions encore former un solide noyau. Je fais part de mon sentiment au cuirassier; il me répond simplement:

—Dame! si vous pensez que ce soit utile.

Je vais élever la voix pour arrêter ceux qui fuient. Mais je vois arriver vers nous plusieurs officiers d'état-major. Un d'eux me crie en passant:

—Je porte l'ordre de faire sonner la retraite. La bataille est perdue.

30 de Maio de 2018 às 15:33 0 Denunciar Insira 0
Continua…

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