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Par les routes, les sentes, les pistes, l'armée du Directoire continuait sa marche à travers la forêt hérissant le pays de Bade. Soixante mille Autrichiens poussaient à la rive rhénane les divisions de Jourdan; une brigade de cavalerie protégeait, à l'extrême gauche, la retraite. Avec dix houzards, le maréchal des logis Héricourt formait le dernier échelon d'arrière-garde. Ils sortirent, à leur tour, d'un vallon, gravirent le terrain, ne quittèrent pas la crête, selon les ordres.

Les uniformes du régiment achevèrent de s'effacer derrière les colonnades de sapins. Une cuivrure de selle, un fourreau de sabre, luisèrent encore, peu d'instants. Des croupes pommelées de chevaux se dandinèrent, qui supportaient les silhouettes lasses des soldats aux dolmans amarante. Après, seule demeura l'ombre vaporeuse d'une vedette immobilisée à la fourche des chemins.

Les dix houzards s'étant arrêtés au signe, Héricourt appuya la bride sur l'encolure du cheval qui tourna dans une flaque, et les cavaliers firent face à la venue probable de l'ennemi. L'air même parut dangereux. Devant, s'obscurcissait la profondeur du vallon qu'ils venaient de parcourir. Des bois aussi bordaient l'autre pente, où, près d'une cabane, quatre bûcherons cessèrent d'équarrir un orme.

D'abord il ne passa que des vols d'hirondelles parmi la finesse grise de la pluie. En s'éclairant davantage, le ciel laiteux révéla, fort loin sur la gauche, quelques plumets rouges aux bicornes de fantassins: une compagnie semée dans les houblonnières guettait aussi. Bernard compta les havresacs velus sur les échines des soldats accroupis dans les fossés. La présence de cette force le réconforta. Avec moins de prudence il mena sa bête hors des arbres, se redressa sur les étriers.

De nouveau il eut faim.

Depuis la veille, c'était la sensation maîtresse, un détestable goût de sur à la lèvre sèche. Le souvenir de certaine lourde tarte servie naguère aux noces de sa jeune sœur flatta d'une saveur illusoire le palais; et la langue chercha la succulence croustillante de quelque bribe incrustée, par hasard, entre les dents. Il ne délogea que le débris acide d'une feuille mâchée. Sa mémoire consolatrice évoqua l'engloutissement du liquide versé dans sa gorge, d'une viande chaude avalée, de mies spongieuses mastiquées. Vide était la gourde. Les cantines ayant suivi les chemins larges, au nord, derrière l'artillerie, personne de la brigade ne mangerait avant midi, le lendemain, lorsque les fourgons s'ouvriraient à l'abri sur le versant occidental de la Forêt Noire.

Héricourt haït sa misère. Ignoblement la boue recouvrait ses bottes à cœur, ses culottes collantes, les jambes et le ventre du cheval, les emblèmes en cuivre de la sabretache. Huit boutons manquaient à son dolman; un morceau pendait le long de la manche, jusqu'aux galons du grade, et mettait à nu la doublure. Ses mains noircies par le cirage des brides lui répugnaient autant que les effluves de sueur et de cuir. Le cheval fumait aux flancs. Le poil puait. Bernard envia ses frères, les marins, qui, de Dunkerque, menaient leur trois-mâts aux côtes barbaresques. Sur quelles mers de soleil, à cette heure, respiraient-ils la brise gonflant les voiles qui inclinent le navire contre la pente infinie des eaux?

Or, il aperçut une miche aux mains d'un bûcheron qui en coupait des tranches pour ses camarades; et il frissonna de convoitise. Sa bouche huma l'air comme si le goût du pain rassis lui pouvait parvenir au-dessus du vallon; sa main pesa sur les rênes, comme si la bête allait bondir, docile à l'instinct secret de l'homme, vers la proie. Rustres en bas bleus, les bûcherons mangèrent. Héricourt chercha de la salive et regarda les houzards, leurs mufles barrés de moustaches roussies ou leurs profils de vautours que les tresses des cadenettes dépoudrées unissaient aux schakos. Leurs narines poilues flairaient l'air aussi. Il y avait là Hermenthal, qui mangeait crues les volailles de la maraude; Auscher, dont le poing défonçait un tonneau; Mercœur, qui avait eu la vie de quatorze contradicteurs sur les terrains de duel. Efflanqués, boueux, ils demeuraient à la tête de leurs chevaux, dont les harnais et les sangles avaient écorché le cuir. Du sang s'agglutinait entre les poils roux; les mouches se repaissaient de la chair à vif, malgré que la peau des alezans se ridât pour les chasser. «Héricourt, pria Mercœur, laisse-nous aller aux vivres.—Faisons patrouille, proposa Hermenthal, chez ces goinfres. L'ennemi pourrait bien cueillir la noisette de l'autre côte du vallon. Faut y voir!» Ils goguenardaient; ils se hissèrent en selle. Comme à l'ordinaire, Héricourt donna l'ordre qu'ils exigeaient de sa jeunesse imberbe; mais il divisa la troupe en deux. Cinq durent rester à leur poste. Il suivit le galop des autres, avec une joie famélique à l'espoir de la réquisition, et tout amusé par l'attitude stupide des bûcherons, qui admirèrent, immobiles, la bouche pleine, la descente de l'élan. L'Alsacien Hermenthal dépassa les cavaliers, cria en allemand qu'il achetait le pain tenu par le plus vieux contre sa chemise, qu'il désertait, qu'il fallait le conduire aux Autrichiens, dégaina sous prétexte de leur offrir son sabre; mais, brusque, il piqua de sa pointe la miche et l'enleva des mains du bûcheron niais.

Riant aux éclats, il trotta vers ses camarades, le trophée à la pointe, et sans hâte. Parce qu'il mit sa bête au pas, mordit le pain, tout de suite, les autres houzards précipitèrent contre lui le trot de leurs grisons. Auscher saisit Hermenthal par la queue de cheveux, tordit le collet, étrangla l'accapareur, qui fit ruer sa monture. Atteint au genou, Auscher ne voulut point lâcher prise. Le pain tomba. Hermenthal abattit son sabre qui entailla le garrot d'un cheval. Tous se mêlèrent du conflit, les uns par jeu, les autres par faim exaspérée. Les bras s'empoignèrent. Héricourt cria des ordres que les brisquards ne voulurent pas entendre; il menaça, distribua des punitions. Son prestige fut nul, malgré la colère qui rougissait ses oreilles, qui bondissait avec ses cris. Le pain disparut sous les sabots des bêtes pressées, piétinantes. Assailli par tous les coups, par toutes les injures, Hermenthal donna du sabre à tort et à travers jusqu'à pourfendre le schako de Mercœur renversé par le choc sur la croupe du cheval dont les jarrets ployèrent. Entraînant son cavalier, qui perdit les rênes, l'animal galopa dans la direction probable des éclaireurs autrichiens.

La rage d'Héricourt s'exalta plus. Il craignit d'attirer l'ennemi, de perdre un cheval. Quelle excuse offrir? On le casserait au grade. Il connaîtrait la prison. Pour séparer les fous, il aborda la mêlée; mais, glissant des quatre fers, sa monture tomba. Le sous-officier rampa quelques toises parmi l'herbe humide afin d'échapper aux coups de sabots. Comme il se relevait sur les genoux, il sentit une matière dure égratigner sa main. Il vit là, rejeté sans doute par le fer d'un cheval, le pain de leurs convoitises, le pain pour quoi les hommes menaçaient leurs vies. Ses peurs disparurent, tandis qu'il se courbait dessus, heureux de le cacher aux regards des combattants. Il enfouit sa tête dans ses bras croisés sur la proie.

Il mangea.

Les dents enfoncèrent, plongèrent, coupèrent et broyèrent. Sa bouche se remplit d'une saveur où disparut le goût sur. Ses narines aspiraient la mie. De la tiédeur amollit ses organes jusqu'à ce moment desséchés. La vie intérieure, endolorie, reprit de l'aise. Attirée, saisie, charriée, pétrie, absorbée par l'appétit de ses muscles, la nourriture transforma Bernard.

Son imagination ressuscitée franchit les distances, se complut à revoir la maison blanche de sa famille dans l'Artois, au bord de l'étang battu par la roue du moulin. Odeur du froment qu'écrasent les hautes roues de pierre, bruit de la chute d'eau mouvant les machines, figure du très vieux père aveugle, qui se réjouit de peser l'or au trébuchet, romance de Caroline, la sage aînée, qui tricote au milieu des sacs; cela se retraçait à mesure que le jeune homme apaisait l'envie de ce pain rare pour lequel les frères, les marins, s'efforçaient, en route, par les eaux, afin d'acquérir maintes récoltes étrangères. Il ne lâchait point la bride du cheval resté sur le flanc, et qui la tira en redressant la tête. Héricourt appréhenda qu'on ne vînt à l'aide. Vorace, il engloutit davantage. Puis il eut honte, car il se rassasiait. Les soldats souffraient de faim. Le capitaine, peut-être, inspectait la ligue des postes. Où courait Mercœur alors? Les cris des houzards cessèrent, comme le piétinement des chevaux. Inquiet de cet apaisement subit, le maréchal des logis leva le visage.

Groupe silencieux, les hommes examinaient le bois. Evidemment; ils apercevaient des forces.

Héricourt se remit sur les jambes. De la main, Auscher indiqua la futaie. Les arbres, successivement, se dédoublaient. À côté de chacun surgit un soldat. Il fallut reconnaître les plaques de cuivre marquant les bonnets à poil des Autrichiens, leurs cheveux sans poudre, les justaucorps blancs. Hermenthal décrocha de la bandoulière son mousqueton et vérifia l'amorce.

Sans finir d'avaler, Bernard redressa le cheval à coups de bottes; il enjamba la selle. Furieux contre l'indocilité des hommes, il ne contraignit plus sa rage et se haussa sur les étriers, avide d'assaillir le péril. L'imminence de la gloire l'excitait encore… Il murmura: «Scipion, Cincinnatus, César.» Il prévit à son front le poids du laurier vert, et se félicita de l'escarmouche qui justifierait, devant les chefs, l'abandon du poste, la disparition de Mercœur, la blessure du grison. Le sabre en l'air, il appela les cinq demeurés sur la hauteur. Ils accoururent. Les autres montraient les gros pains serrés dans les courroies des havresacs, au dos des Autrichiens. Chacun, guida son cheval à l'abri des arbres, et tenta d'épauler le mousqueton en l'appuyant contre l'écorce.

Bernard compta les ennemis. Devrait-il battre en retraite? Mais les houzards voulaient le pain des grenadiers; et ils goguenardèrent, déclarant qu'ils le dévoreraient plutôt entre les épaules des fuyards. Pour s'être rassasié clandestinement, Héricourt s'attribua moins le droit de les retenir. Une minute se prolongea, une minute d'angoisse et de faim. Le sang bouillait aux artères. Les entrailles grognaient. «Attends, petit, patience, patience, nous les aurons à la main…» répétait Auscher, clignant de son œil aux cils blonds. Lentement les Autrichiens s'approchèrent. Ils devaient se savoir loin de leur bataillon; peut-être redoutaient-ils aussi l'infanterie française des houblonnières. Ils firent halte; leur officier passa hors du rang et se posta, la canne à la main. Sous Hermenthal, la jument labourait du sabot une flaque de boue.

La conscience d'Héricourt lui enjoignit de ne pas risquer dix existences contre les forces qui pouvaient survenir; mais la bagarre autour du pain, comment l'expliquer?

Il pensa fiévreusement. Les motifs luttaient, disparaissaient, renaissaient en tumulte. Il crispa les mains sur la poignée du sabre et sur la bride… «Que déciderait Marius?…» La solution ne parut point il craignit de sembler lâche à ses hommes. Mieux valait le choc. D'ailleurs les Autrichiens mettaient en joue, L'âme d'Héricourt se brouilla… Dix chiens s'abattirent, un seul coup détona; les autres armes crachèrent… À cause de la pluie persistant depuis le matin, les cartouchières humides avaient gâté la poudre. La joie du triomphe certain transporta le courage de Bernard; il désigna le demi-cercle formé par les fantassins; il cria: «En avant!…» Les sabres sautèrent au bout des bras; les chevaux tentèrent le galop; mais le terrain glissait, l'élan ne dura point. Il fallut aussi contourner des buissons; le maréchal des logis retint sa bête, qui broncha, et il dut s'arrêter à une toise des baïonnettes.

Il se trouva faible essoufflé, en sueur, et l'âme palpitante. Le cheval refusait toute allure autre que le pas sur le terrain fangeux. Les hommes aussi s'arrêtèrent devant les grenadiers immobiles, contre un large roncier. Les houzards allèrent, revinrent, trottant le long des Autrichiens, et frappant du sabre les baïonnettes vite redressées, car la longueur des fusils ne permettait pas d'atteindre les figures bien rasées des ennemis, ni leurs poitrines blanches, ni même leurs bonnets à poil, garnis chacun d'une haute plaque de cuivre fourbi. Grands garçons stupéfaits, ils regardèrent les houzards, et leurs yeux s'animèrent. Hermenthal, l'Alsacien, leur parlait allemand. «Donne-moi ton pain, disait-il, et je t'épargne…» Il allongeait alors son grand bras et son sabre comme pour piquer: «Immobile!» criait au fantassin l'officier à la belle canne. Le sabre d'Hermenthal écorchait à peine le canon du fusil qui ne fléchissait guère. «Tu veux du pain, mon garçon, disait encore l'officier, joli junker de figure rose; voici toujours une belle étrille, et ton coursier en a besoin.» Les fusiliers de rire alors, d'un bon gros rire germanique, découvrant leurs dentures abîmées par l'abus de la pipe.

Bernard admira cet esprit jovial. Ainsi qu'aux deux précédentes rencontres avec l'ennemi, il lui fallait encore se raidir. «Marius… César… Cincinnatus!» murmurait-il. Les syllabes de ces noms l'encourageaient aux attitudes nécessaires. Pour ne pas craindre, il importait qu'il se dédoublât mentalement, qu'il s'aperçût comme idéal de victorieux sous l'œil de l'histoire. Alors tout grandissait en lui, sa poitrine s'élargissait au souffle de ces ambitions magnifiques; il se dressait ivre, sur les étriers, en hurlant parmi les autres, en brandissant le sabre, les yeux fermés, en étouffant son cheval avec les genoux crispés dans la chabraque. Mais cette fois, nul élan, nulle fougue, nul galop ne l'entrainait. La chose se continuait en ridicule entrevue de goujats assemblés pour une bagarre de la rue.

Auscher cependant saisit par le canon sa carabine. Avec la crosse, il frappa de toute sa vigueur la herse de baïonnettes. Deux autres l'imitèrent. Héricourt vit les fantassins ébranlés se soutenir de l'épaule. Leurs gros poings serrés autour des armes devinrent exsangues. Au choc, les fusils baissaient, puis se relevaient. Enfin une baïonnette toucha la terre, et le sabre d'Hermenthal rapidement lancé coupa la jugulaire du bonnet à poil. Les fantassins blêmirent. Leurs yeux grossirent sous les sourcils. Les narines se pincèrent. Ils grinçaient des dents. Les maxillaires bossuaient les joues. Derrière eux, le junker appuya sur les crosses des fusils.

Bernard s'étonna de prendre le parti des Autrichiens. Il craignit pour eux. Leurs poings allaient faiblir, les fusils échapper. Alors les houzards, dispersant le demi-cercle rompu, troueraient les ventres, tailladeraient les figures, fendraient les têtes. À l'avance, il s'épouvanta du premier sang qui rougirait une poitrine blanche; la vision de la mort vieillissait déjà les faces bises des fantassins. Ils n'osèrent pas bouger, de peur que la herse ouverte laissât passer un sabre; et d'ailleurs les houzards, très maîtres de leurs chevaux, évitaient les rares coups lancés par un impatient. Le maréchal des logis regardait la scène, d'une âme étrangère. Il ne reconnaissait plus son courage. La besogne d'abattre à coups de crosse un homme et de le saigner ensuite pour en conquérir le pain ne lui donnait pas l'ivresse de la charge ni l'attente de la gloire.

Mais, pareil à un maçon joyeux de démolir, Auscher, avec la crosse de sa carabine, piocha le mur de baïonnettes. Rouge, excité, farceur, il poussait des «han» suivis de rire quand fléchissait le fusil. Dans l'attitude narquoise d'un qui s'apprête pour chatouiller à l'improviste la servante, Hermenthal épiait, la pointe prête, les instants où sa lame pourrait atteindre un cœur. Et ils étaient de formidables gens, tous deux, les solides Alsaciens, sous l'étreinte desquels frémissaient les chevaux soufflants. Héricourt ne sut que faire. Il s'estima inférieur, petit.

Il menait sa bête, brandissait le sabre, ébréchait les baïonnettes, s'avouait ridicule pour la peur intime qui secoua ses intestins. «Qu'eût accompli César, à ma place?» Il se désola de ne pas le comprendre. Aucune des figures autrichiennes tassées dans le rang, les yeux vitreux, ne lui sembla terrible. Les houzards trottaient, frappaient, en vain. Héricourt se demanda pourquoi le junker ne les prenait pas en flanc. À certains regards des fantassins vite coulés loin, puis revenus à la crainte des cavaliers, il pensa que des renforts lui arrivaient peut-être… Retourné sur la selle, il aperçut les schakos de son escadron, les trognes parées de cadenettes, les étoiles au front des chevaux gris, les lueurs des sabres droits. Au dédale des arbres, habilement, les houzards s'insinuaient, silencieux et prompts. Il entendit les fers claquer les flaques de boue.

Héricourt rallia tout son peloton contre les fantassins accablés déjà par Auscher et ses coups de crosse. Il prétendit faire mettre bas les armes avant, que son capitaine eût approché. Il aurait l'honneur de la capture, un grade. Sa peur disparut. Il hâtait la besogne de ses cavaliers; il sabrait à tour de bras les quatre baïonnettes des grenadiers les plus solides.

«Rendez-vous, Monsieur!» criait-il au junker, délicieux garçon coiffé en catogan et poudré jusqu'aux épaulettes. Celui-ci se démena, les larmes aux yeux. Il suppliait en allemand ses soldats. Il haranguait. Il hurlait. Il invectivait. De sa canne à pomme de porcelaine où la miniature d'une dame s'enchâssait, il frappa les havresacs poilus qui reculaient jusqu'à lui; car, rompant leur muraille humaine, un de ses soldats, la gorge ouverte par le sabre d'Hermenthal, s'écroulait après avoir embroché le cheval d'Auscher, au poitrail. La herse de baïonnettes se divisa.

Fou, le junker bâtonna les bonnets à poil de ses fantassins bousculés par les chevaux et vers qui plongèrent aussi les sabres. «Schweine!… Schweine!… Füchse!» hurlait-il, pâle et vert, en trépignant. «Rendez-vous, Monsieur!» ordonna Bernard Héricourt qui poussa son cheval jusqu'à lui, et lança son sabre vers la cravate de crin. En même temps, il sentit du froid crever sa cuisse… Un grenadier hagard retirait sa baïonnette dont les rainures contenaient une sorte d'huile rouge…: «Mon sang…» pensa le jeune homme. Peu de mal l'affligeait. Il souffrit plus au bras du coup asséné contre son sabre par la canne du junker en délire qui la faisait tournoyer sans même extraire sa mince épée du fourreau. «Mais rends-toi donc, imbécile…» Furieux, Héricourt leva le sabre. Un Autrichien encore s'écroula entre eux. Le cadavre éventré entraîna la canne du muscadin viennois; la crosse d'Auscher enfonça le vaste chapeau où disparurent le joli visage, les lèvres de rose et le catogan poudré… Aveugle, vociférant sous le feutre, le junker fut pris… Alors les grenadiers jetèrent les fusils et levèrent les mains vides pour marquer leur désir de paix.

«Brod!… Brod!…» demandèrent les houzards.

Ils empoignèrent, chacun, leur Autrichien par l'épaule et, laissant le sabre pendre à la dragonne, arrachèrent les pains serrés sous la courroie des havresacs.

Sans descendre du cheval, qui versait par le trou du poitrail un gros jet rouge, Auscher mordit la miche à pleines dents; et, tous ayant agi de même, les houzards mangèrent, devant les mines ahuries des Autrichiens qui s'asseyaient, fourbus, dans la boue, où bâillait un cadavre français.

Il pleuvait dru. Les images se pressaient successives dans l'esprit d'Héricourt, qui les avait vues passer trop vite au cours de l'action. Il frottait doucement sa cuisse saignante. Une courbature atroce continuait d'endolorir ses reins, ses omoplates, sa nuque…

Tout l'escadron s'aligna dans la petite clairière pour recevoir les rations de pain que plusieurs prisonniers distribuèrent sous la conduite de l'adjudant français. Les houzards dévoraient en silence.

Trapu, et les cadenettes rousses pendant aux côtés de ses bajoues bleuies par le rasoir, le capitaine déclamait, la bouche remplie, des phrases imitant celles de l'héroïsme antique, à la manière des gazettes. Il félicita Bernard Héricourt et remercia tout haut le sort de lui «avoir commis les destins d'un jeune guerrier qui couvrait le régiment des rayons de sa gloire».

Le sous-officier espéra la lieutenance. Son cœur battait encore et ses intestins grognaient toujours. Il se vit héros cuirassé de boue, puant le cuir et le poil humide. Avec les débris du jabot, le junker épongeait les bosses de son front, son visage tout ruisselant de larmes puériles. Entre les bruyères roses et les fougères foulées, le sergent autrichien achevait de mourir, se tordait, râlait, vomissait rouge, tandis que, près de là, Auscher débouclait la sangle de son cheval qui venait de s'abattre, crevé, les dents nues.

Peu à peu la colonne se forma, et le premier peloton défila entre les sapins, vers la cabane des bûcherons. Les chevaux firent rejaillir la boue des flaques. Pendues aux arçons, les armes des vaincus tintaient. Les prisonniers marchèrent.

Sans demander la permission, le muscadin viennois empoigna l'étrivière gauche de Bernard, car il boîtait; puis il régla ses enjambées difficiles sur celles de la bête…

«Parbleu! se promit Héricourt, je suis en bonne voie dans le chemin des lauriers, et j'aurai pour maîtresse la Victoire. Comme tout cela s'est accompli facilement! Pourquoi ma peur?… Je me sens fort, maître… Ce jeune homme est bien ridicule qui boite à pied dans la boue, avec ses cheveux dépoudrés, son catogan épars, et sa bélière veuve de fourreau… Comme il regarde le bout du bois, en reniflant… ah! ah!…» Il retint son rire:

—Vous avez perdu votre belle canne, Monsieur!

—Elle est gassée, oui… oui… gassée, Monsieur… une ganne de soufenir… Fous chêne-t-elle ma main sur le guir?…

—Non, non… allez toujours…

—Fous êtes mon anche gartien… je regonnaîtrai fotre obligeansse… Je souis le fils du paron Hand.

—Vous êtes un brave soldat… d'abord…

—Ah! non… non… puisque ch'ai laissé prentre fingt-sept grenadiers par tix houzards… Non, non, je ne souis pas un prafe soldat…

Et il se remit à sangloter sans que les consolations pussent lui devenir efficaces.

Quand l'escadron eut atteint la lisière du bois et les postes d'infanterie française, semés parmi les houblonnières, une lourde détonation roula dans le nuage. Le canon autrichien souffletait l'arrière-garde de Jourdan.

«C'est vrai, s'étonna Bernard, nous sommes les vaincus!»

II

Passé des semaines, la trompe du conducteur réveillait à l'aube Héricourt endormi sur l'impériale du coche. Son œil reçut l'image blanche des vapeurs épaissies aux rives de la Moselle, au creux des pentes lorraines. Espérant le retour du sommeil, le voyageur laissa retomber le poids de sa paupière. Il enfonça mieux ses mains dans les vastes manches du manteau de cavalerie, et se garda de bouger.

La chaleur du col, contre ses oreilles, le câlina, celle aussi de la peau de mouton couvrant ses bottes. Dans la somnolence, il se crut sur un caisson d'artillerie qui parcourait les champs de bataille; mais, il ne distinguait pas le bruit des roues ni la clameur lointaine d'une canonnade. Fuyait-il encore les grenadiers autrichiens, à travers les massifs du Schwartzwald? Il se débarrassa du rêve. Le soleil éclos teignit de rose le voile de ses paupières et chauffa ses yeux. Il les ouvrit.

Au trot de six bêtes fortes, le coche écrasait la route pierreuse issue des bruyères et des sapins. On s'engageait sur un pont. Héricourt admira paresseusement l'adresse du postillon en selle, plantureux gaillard paré d'un chapeau conique à galon d'argent, et qui menait les deux chevaux de tête. Moins habilement, le cocher mania les huit rênes de son quadrige. Malgré l'aide du fouet et de la voix injurieuse, l'énorme roue érafla la borne. Toutes les ferrailles de la voiture gémirent. Alors Bernard Héricourt acheva de se réveiller.

Par les sombres verdures de ses coteaux en étage, le pays encaissait le cours laiteux et lent de la rivière que claquaient déjà les battoirs des laveuses à genoux sous la dernière arche du pont. Une barque glissait à la perche le long des balises. On croisa un cabriolet où rirent, sous des casquettes de renard, les faces rubicondes de bourgeois engoncés aux quadruples pèlerines de leurs redingotes vertes. Il fallut rester sur place. Au faîte de charrettes à légumes fleurant l'humidité des jardins, des rustres dormaient étendus, en culottes de bure et guêtrés de toile bleue. Du haut de leurs ânes, assises sur les paniers du bât, des vieilles à coiffes noires marmonnèrent, devant une cohue de moutons poussiéreux qui s'étouffaient, la laine dans la laine. Des compagnons à pied s'adossèrent au garde-fou et débouclèrent leurs havresacs lourds d'outils retenus dans les courroies. Chars, bêtes et gens s'entassaient vers la ville pour attendre l'ouverture des portes.

On apercevait les vieux murs et les talus jaunis des remparts au-delà du faubourg qu'éclairaient encore les vastes lanternes suspendues à des potences.

En s'étirant sur la banquette abritée par le cuir de la capote, Héricourt répondit au salut des deux hommes assis à son côté. Il connaissait, depuis quelques heures, ces frères: le cadet, solennel, poudré comme un ci-devant, sanglé dans son habit bleu, ramenait au sein d'une famille inquiète un incorrigible aîné. «Homme dur! criait celui-ci dans l'oreille du mentor, tu appelles l'amour un mal fiévreux, et pour moi ce premier rayon de lumière me présente ma chère Héloïse en habit du matin. Je la vois penser à moi, me sourire. Hier au soir, elle posait ma main sur son cœur… Vois, mes yeux, s'enflamment; mon sein se gonfle… Quelle est donc, ô infortunés humains, la boisson dépravatrice qui altère ainsi les penchants écrits dans votre sang, sur vos nerfs, dans vos yeux, pour que vous refusiez de vous attendrir!…»

Le défenseur de l'amour portait des cheveux en boucles autour du visage poupin, rasé, qu'une grosse cravate de mousseline serrait au menton. Ses gestes de théâtre écartaient le velours brun d'un manteau défraîchi; et l'agrafe de son chapeau en humble cuivre remplaçait sans doute une autre plus précieuse laissée pour gage à l'usure. Déjà, par ses soins, nul dans la voiture n'ignorait plus que l'Académie lyonnaise couronnerait bientôt son Essai sur le sentiment.

Son geste attestait le ciel, le troupeau de moutons et le cocher maussade dans sa veste à revers écarlates. Pour être admiré de tous, il continua de déclamer sa peine.

Lors de chaque relais, il avait prétendu partir à rebours, rejoindre Héloïse. Deux fois il avait, contre ses boucles, braqué le canon d'un pistolet minuscule que le frère arrachait aussitôt afin de satisfaire le désir évident du désespéré.

Patient et sournois, ce frère solennel, de temps à autre, émettait un aphorisme:

—La passion est comme le Danube. Près de sa source, un enfant peut le détourner pour ses jeux. Quelques lieues plus bas, il inonde les provinces, renverse les villes.

—Qu'importe demain! répondait l'autre. Dans la hutte comme dans le palais, couvert de peaux comme de broderies de Lyon, à la table frugale de Cincinnatus comme à celle de Vitellius, chacun, par le sentiment, devient heureux. Homme froid, ton cœur jamais ne palpita… Je te plains et je t'abhorre.

Cela proclamé, il y eut quelques instants de silence, puis le lauréat académique entonnait l'éloge de la vertu, citait l'Homme sensible de Mackenzie, des passages de Jean-Jacques, le Werther de Goethe, chefs-d'œuvre vantés des littératures.

«Mélancolie! Mélancolie! Charmante mélancolie, tu es à présent mon seul recours. Ah! jeune guerrier, apprenez à chérir la mélancolie… C'est la consolation des maux qui frappent un cœur sensible.»

Timidement Héricourt remercia. Avec une telle éloquence il eût aussi voulu traduire son âme. Dans les cafés, les auberges, les relais de poste, dans les camps même, il avait entendu les jeunes hommes louer, par cette rhétorique, Jean-Jacques, Mackenzie, Goethe; lorsqu'ils ne déploraient pas les défaites des armées en Allemagne et en Italie, l'imminence d'une paix humiliante, et la banqueroute qui s'appelait «le tiers consolidé». Pour dissimuler le péril public, les gazettes employaient l'héroïsme du même style gréco-romain. Avec des phrases pareilles, le commissaire aux armées avait renvoyé chez eux, en congé semestriel, Héricourt et certains militaires de son corps, fils de familles à l'aise.

La nation faisait faillite.

Dominant ces groupes de populaire et les légumes des charrettes, au bout du pont, l'arbre de la Liberté parut aussi minable que ses guirlandes de feuillages flétris. Les deux glaives de vélites croisés par-dessus le symbole bucolique d'un soc de charrue formaient une panoplie de rouille. De même, le bonnet de bois rouge s'inclinait, déteint et pitoyable, à la pointe de la perche plantée devant le hangar d'un maréchal ferrant, jacobin.

Certes on, ne s'occupait guère de ces emblèmes dans les petites maisons claires du faubourg, dans les guinguettes défleuries, dans les cabanes de planches droites au milieu des potagers blanchis à la rosée du matin.

Les paysans ne se tutoyaient plus en affectant les paroles brutales des sans-culottes. Les compagnons ouvriers ne lançaient plus ces plaisanteries, échos des clubs parisiens, qui vouaient à la guillotine le passant ridicule. Ces allures terroristes reprises par le peuple outré contre la réaction thermidorienne avaient fini de séduire les gens depuis le coup d'Etat du 18 fructidor, an V.

Héricourt le constata. Il avait quitté un pays tumultueux, un peuple enclin à reprendre la tradition des septembriseurs. Il retrouvait, dix-huit mois plus tard, des hommes indifférents. Les cris s'éteignaient avec les indignations, à force d'usage, sans doute.

Un des compagnons, maigri sous le havresac, ressemblait à un patriote d'Arras qui avait ahuri les quatorze ans de Bernard. Ce mufle barbu, ces cheveux gris taillés en «oreilles de chien», il les avait vus jadis sous la fourche conduisant les émeutes anciennes et qui portait aux pointes des pancartes manuscrites. Elles acclamaient le conventionnel Joseph Lebon, avant Thermidor, l'insultaient après cette date, louaient à la mi-vendémiaire le massacre des royalistes sur les marches de Saint-Roch, et, en prairial, la bousculade de la Convention par le peuple pris de faim. Toujours ce mufle de patriote était apparu entre les figures sales de la populace flamande tassée sur la petite place, au pied du beffroi qui carillonnait le destin des heures en sa rigide dentelle de pierre.

Adolescent, Bernard avait envié ce maître de la foule; lui-même avait suivi les cortèges en criant la Carmagnole:

Antoinette avait résolu de nous fair tomber sur le cu. Mais son coup a manqué, elle a le nez cassé.

Dansons la Carmagnole, Vive le son du canon!

Féru d'enthousiasme pour la tragédie de la mort, il s'était rué, houzard, avec l'orgueil de vouloir vaincre. Etre une part de l'élément qui tonne, qui charge et qui sabre, étourdi par les fumées blanches, les hurlées des chefs! Il avait entrevu la gloire que prônaient cent gazettes et maintes proclamations, les brassées de drapeaux saisis, le retour au milieu des foules délirantes, et l'accolade du citoyen directeur évoquant Décius, Scipion, la grandeur romaine. Réellement il avait connu les occasions d'héroïsme souhaitées par son ardeur afin de soumettre aussi les foules à son prestige. Il avait galopé, les yeux clos, dans le troupeau fou de la charge, puis, sous-officier, obéi aux vieux soldats qu'il commandait.

Il avait lu, sous la tente, César, Montluc, les traités d'artillerie et de fortification. Il enviait la chance du général Buonaparté, la renommée de Moreau, la prudence de Masséna, la mort de Joubert aux champs de Novi.

Devenir héroïque comme Léonidas aux Thermopyles, vertueux comme Cincinnatus à la charrue, se juger noble sans restriction de sa conscience solide, il le désirait. En outre, il eût voulu parler poétiquement, à l'exemple de l'homme mélancolique, qui rêvait dans l'ombre de ses boucles, la main crispée au bord du manteau.

Une rumeur et un mouvement des campagnardes détournèrent sa réflexion. Lentement au bout des chaînes déroulées le pont-levis s'abaissa. Alors le conducteur du coche souffla dans sa trompe la fanfare; les charrettes se rangèrent aux bas côtés de la route, les piétons descendirent dans le fossé, puis l'énorme voiture roula derrière les six chevaux pommelés agitant la pleurnicherie de leurs grelots. Le postillon mena ses bêtes par les détours obscurs des voûtes qui retentirent… Au bout, dans le cintre de la porte, la rue accroupie sur ses boutiques encore closes déchiquetait la bande du ciel avec ses pignons aigus et les pointes des cheminées. On passa devant le corps de garde. Pourvus de hautes guêtres noires boutonnées jusqu'à mi-cuisses contre des culottes de coton, les pans de l'habit bleu aux mollets, les soldats secouaient leurs bonnets de police à glands jaunes, en jouant à la marelle. La sentinelle présenta les armes pour l'adjudant reconnu au faîte de la voiture: Héricourt salua, bousculé par les cahots; les loulous aboyèrent. En coiffes de linge, en écharpes vertes, les femmes, aux seuils, s'appuyèrent sur leurs balais de bouleau. Grande botte écarlate, l'enseigne de savetier encombra la perspective tortueuse de la rue. Aux fenêtres, des visages parurent qu'ornaient des boucles blondes et courtes. Les bonnets de coton d'épiciers s'assemblèrent sous le pain de sucre de tôle peinte qui pendait au bout d'une tringle annonçant leur commerce. Parés de vastes bicornes, vêtus de carricks à pèlerine, des jouvenceaux, à la porte du tripot, enfin laissé, exagérèrent leurs révérences et brandirent des cannes monstrueuses. Plus loin on rencontra des chasseurs en habit de gros velours; ils portaient à la bandoulière poires à poudre et sacs à plomb. De jolis chiens braques pataugèrent dans le ruisseau. Courbé sous la hotte, un vendeur de poissons cria: «Du bon hareng bien frais!» Vêtues en courtes jupes de serge et drapées d'écharpes aux épaules, les ouvrières entraient dans la manufacture. Leurs bas bleus gardaient des traces de boue sèche, mais elles souriaient, gracieuses, dans le cadre de leurs fanchons nouées autour des cheveux.

De retrouver la vie pacifique, Héricourt remercia le soleil éclairant les fumées venues des cuisines avec l'odeur de lait roussi. La mine d'un sansonnet en cage contre les petits carreaux verdâtres de la fenêtre lui donna de l'attendrissement. Sa mémoire active reconnut la tourelle de la maison, où depuis le temps d'autrefois reste encastré le boulet que lancèrent les canons de l'Electeur.

Après ce fut la place pourvue d'un arc de triomphe en marbre rose, et le jet d'eau craché par un dauphin de bronze au centre de la vasque. Les gamins aux bas déroulés se tirèrent par les pans de leurs carmagnoles. Afin de dépasser le postillon, plusieurs se précipitèrent entre les roues et les boutiques au risque de renverser les barils de la porteuse d'eau. Les poules s'enfuirent éperdues vers la cour de l'auberge où l'attelage pénétra.

Deux vieillards en tricornes et en manteaux attendaient avec une jeune fille capuchonnée d'une douillette de soie puce. Ils accueillirent le capitaine d'infanterie qui revenait aussi du Rhin. «Salut, héros malheureux! dirent-ils; viens t'asseoir au foyer où siège toujours la vertu.» De la caisse jaune descendit encore une longue femme en robe grecque, dont les plis tombaient raides vers leurs franges de glands. Elle enfila ses mitaines jusque l'épaule, et s'emmaillota le menton d'un boa de renard; contre sa tête oscillait un chapeau de soie verte à galon doré. Héricourt eut envie d'elle, qui, malheureusement, disparut à la suite d'une servante. L'adjudant obtint son portemanteau de cuir et suivit le palefrenier jusque la chambre dont il fit réduire à 2 livres 6 sous le loyer d'un jour. La glace du trumeau lui montra quelle poussière souillait son visage. Les chenets en fer représentaient les corbeilles de Pomone, et le dossier des chaises la lyre de Polymnie. Un parfum de thym filtrait aux plis des larges rideaux jonquille enveloppant le lit. Vite déshabillé, Héricourt s'étendit; et le foin craqua dans la paillasse. Quelques minutes le voyageur compta machinalement les carreaux rouges du parquet. Il énuméra ses qualités. Il pallia ses défauts. Sa raison chassa des craintes, des doutes. Comme Augereau, comme Buonaparté, pourquoi n'aurait-il pas ses victoires, un jour? Il regretta qu'on n'eût point pensé à rétablir pour le général vainqueur le triomphe romain. Il s'aperçut avec le laurier autour des tempes, et le bâton d'Imperator aux doigts, devant les aigles dressées des légionnaires… et puis ceux-ci se confondirent dans la foule qui s'obscurcit elle-même. Héricourt s'entendit ronfler.

… Plus tard, s'éveillant au joli soleil automnal de midi, il pensa tout de suite à la maison de sa famille, que, faute d'argent, il allait rejoindre. Son beau-frère, Praxi-Blassans, le féliciterait-il d'avoir si vite mérité les galons d'adjudant? Encore une fois, sa mémoire revécut la dure journée d'Allemagne où il avait acquis son grade. Comme, depuis la veille, il n'avait rien mangé, le goût sur de la faim alors endurée par les muqueuses de son palais racorni lui revint aux lèvres.

Il imagina l'odeur du pain mou fumant sous le couteau, et que feu sa mère, l'Autrichienne, partageait jadis entre les mendiants à la porte des Moulins-Héricourt. Maintenant Caroline, l'aînée du second lit coupait la part des pauvres, en robe de jaconas parée d'une écharpe orange, depuis que la grâce et la dot d'Aurélie, sa sœur cadette, contentaient un mari, M. de Praxi-Blassans. Ce diplomate de l'ancien régime voulait, à l'exemple de M. de Talleyrand, servir le nouveau. Déjà son influence avait valu l'adjudication des farines militaires au père aveugle, pesant du matin au soir, par seule distraction, les centaines de pièces d'or sur le trébuchet.

Bernard aima leurs figures dans ses yeux clos, celles aussi de ses frères aînés les marins qui, las d'avoir conquis très loin les blés de prix moindres, agaçaient avec leurs gestes paresseux le perroquet des îles pour rire dans le salon lumineux au bord du verger. Entre les plates-bandes de choux et de capucines s'avança l'image de feu sa belle-mère, Constance Gresloup, comptant à travers ses besicles la richesse des pruniers, tandis qu'au fond d'une tonnelle le petit Augustin, engoncé dans sa collerette et les coutures de son habit vert, étudiait les manuels qui enseignent l'art de l'ingénieur. Tous ceux-là pensaient-ils que Bernard Héricourt, à plat ventre au milieu de la fange, avait rongé du pain à la manière des bêtes, ce pain que la famille entière s'évertuait à produire sur la grasse terre de Flandre?

Il se leva, dîna, sortit.

Sous les brandebourgs, et le sabre battant le pavé, Héricourt retrouvait, orgueilleux, l'admiration d'accortes blanchisseuses le long des boutiques. Au Café de la Comédie, dont l'enseigne d'or sur champ d'azur lui plut, il s'installa.

Grandies par leurs fourreaux de soie, les élégantes de la ville défilaient comme nues; et ce fut un jeu charmant pour l'œil d'apercevoir, à travers les gazes, les pointes mauves, ou roses, ou brunes, des seins reposant sur la ceinture qui passait aux aisselles. Les bichons suivaient les traînes, en jappant.

Le jeune homme sourit de sa chasteté, rendue obligatoire, aux camps, par les fatigues harassantes de la campagne, l'économie de son pécule, le dégoût des maritornes en étal dans les voitures de louches cantines qui suivaient les brigades, au pas de haridelles écorchées.

La «rose des sultanes», parfum de sa sœur Aurélie, lui flatta soudain les narines. En même temps l'œillade fauve d'une femme caressa l'amour-propre du flâneur. Du sang lui assaillit le cœur; la délicieuse impatience du désir exaspéra ses nerfs. Ayant payé, il vida debout son verre d'eau-de-vie pour entreprendre l'obsession galante.

Aux plis droits de la robe couleur de noisette, la gaillarde se moulait, callipyge et dodue. Une amie l'accompagnait. Elles se rirent en tournant la tête vers le houzard. Les yeux de la brune parurent tels que des papillons battant de l'aile sous les frisures de cent boucles cerclées par les bandelettes amarante à la grecque. Le teint du bras était vif entre l'épaulette du corsage et la broderie du long gant.

Bernard fit sonner le sabre dans le ruisseau; il le tenait à la main; il rythma les chocs, fier aussi de sa jambe cambrée jusque la botte basse, de son dos qu'il savait creux parmi les soutaches. Les cadenettes pendantes frôlaient ses joues.

Les femmes le menèrent à la promenade le long du canal. Il s'amusa des réticules en soie rose qu'elles tenaient au bout de rubans noirs, verts et jaunes.

À l'abri de tentes, de guinguettes, sous les arbres que le vent dépouilla, maint bourgeois en bas bleus achevait sa chope, la pipe au poing. Crieurs de coco et marchands de gaufres appelaient la clientèle. Pour s'asseoir, les femmes choisirent des chaises de paille dans une allée où les ormes réunissaient leurs branches en manière de dôme. Héricourt prit place non loin d'elles. Seulement alors il considéra la toilette noire de la seconde, ses seins lourds qui pesaient dans les côtes du satin sur la cordelière d'or; il la préféra.

Vraiment il s'estimait heureux. Le boute-selle ne sonnerait point. Les vieux houzards n'étaient pas occupés à quelque sottise dont il pâtirait devant ses supérieurs rieurs. Un soleil languide tiédit les membres dans le parc riche de ses rousseurs brûlées. L'effluve des feuilles mortes assainissait l'air, et les deux courtisanes lorgnèrent, mimèrent la joie avec leurs lèvres peintes.

—Le soleil, leur dit-il en saluant, repose des fatigues que Bellone nous impose, Mesdames…, et je demande la liberté de m'excuser auprès de vous si je m'étire de façon incongrue…, mais je sors à peine des boues d'Allemagne.

Elles se regardèrent en liesse.

—Vous fûtes à la guerre cueillir des lauriers, sans doute?

—Non point les lauriers de la victoire…, en tous cas. Nos armées se replient en-deçà du Rhin…

—Honneur au courage malheureux, ricana la dame à la robe de satin noir, qui caressait ses seins considérables avec une complaisance indéfinie.

—Je rentre en Artois dans ma famille; de longues journées de route me restent à faire, et j'ai moins de courage pour me remettre en chemin depuis que vos yeux, beautés, lancèrent adroitement leurs dards de feu jusque mon cœur…

—Vous brûlez pour nous?…

—La passion me dévore, belles!

—Cœur bouillant!

—Amour botté!

Elles se renversèrent au dossier des chaises. Les yeux battirent en ailes de papillon; les bouclettes dansèrent; les seins tressautaient avec des pointes mauves, avec des pointes brunes… Les réticules posaient à terre au bout des bras sans force.

—Laquelle de nous?

—L'une et l'autre.

—Fi, l'insolent se vante, Adélaïde.

—Si nous le prenions au mot…

—Combien de fois jouez-vous du fifre, donc?

—Quatre fois l'heure!

—Peste, Margot!…

—Mais oui, belles, à la houzarde; vous savez!…

Il dégaina son sabre à demi et le renvoya rudement au bout du fourreau.

—Je suis morte! Ciel!…

—Il me transperce…

Bernard ses leva, exécuta le demi-tour.

—Il a ce qu'il faut…

—Par ici, et par là…

—Mon bras?…

—Si fait…

—Où nous conduit-il, le brigand?

—Chez vous…

—Le fat!

—Polisson… Je vous pince!!! J'ai soif…

—Des rafraîchissements?… Un doigt de marasquin? Une larme de vespétro…

—Cydalise vend des tartes à l'angélique, et chez elle on a la paix.

—Qui donc, Cydalise?

—Ma tante…

—Ma grand'mère…

—Ma marraine…

—Le sofa y est-il moelleux?

—Il s'y croit déjà…

—Par ici?

—À main gauche…, la deuxième ruelle, où entre la citadine.

Une femme du peuple en bavolet cracha contre terre par indignation de vertu, et elle entraîna son petit garçon encore coiffé du bonnet phrygien. À travers le carré du monocle, les muscadins les contemplèrent de leurs chaises, sans retirer la main gauche du pont de leurs culottes serrées à la cheville.

Les joues chaudes, Héricourt se croyait gris; les compagnes se parlaient bas, ricaneuses; et l'odeur de leurs gorges nues parfuma l'air. Bernard montra des louis afin de les prémunir contre toute appréhension.

Ils abordèrent une place minuscule, longée d'hôtels. Les fenêtres garnies de fer flanquaient des porches surmontés d'écussons aux armoiries détruites. L'enfant de bronze étreignait un poisson qui crachait l'eau retombant jusque la vasque, au centre de la charmille carrée. Ensuite ce fut une étroite ruelle dont le ruisseau médian occupait presque toute la largeur; les murs de parcs la bornaient à droite et à gauche; Contre une porte basse, Adélaïde et Margot s'arrêtèrent. À tour de rôle elles cognèrent le heurtoir.

Derrière la fillette qui vint ouvrir, ils parcoururent un jardin humide; et les feuilles mortes craquèrent sous leurs pas jusqu'à ce qu'ils atteignissent les trois marches du perron où les reçut une dame replète en cotillons courts, plumant un pigeon. Les plaques de fard ne ravivaient pas le teint mort de Cydalise. Elle courut à l'intérieur appeler sa servante.

Des amours se culbutaient aux gravures suspendues contre les boiseries grises des murailles.

—Monsieur, j'aurai l'honneur de vous voir à Paris, avant de rejoindre?

—Monsieur l'adjudant, ce sera bien du plaisir pour Caroline et pour moi. Je vous serais obligé de faire état de ma demeure.

Devant l'attitude cérémonieuse gardée par Cavrois, mari de sa sœur Caroline depuis la messe du jour, Bernard restait sans verve. Malgré la culotte de satin, les bas blancs, les pétales d'oranger à la boutonnière de l'habit bleu, le beau-frère nouveau ne se départait tait point d'une réserve diplomatique qu'affectait beaucoup moins Praxi-Blassans, l'autre beau-frère, dont l'habit tabac tournoyait entre les épaules nues des femmes affables pour sa voix impérieuse et criarde. Parmi les suavités odorantes des fleurs partout dressées en touffes de roses, en gerbes de lis, en bottes de marguerites, en corbeilles de renoncules et de violettes, la sage Caroline, pâlie par sa tunique de mariée, souriait les larmes aux cils, car les chevaux de la calèche piaffèrent au bas du perron.

Toute la terre, le ciel éclairci, la roue des Moulins-Héricourt que submergeait tumultueusement la chute d'eau, sollicitèrent la tristesse de Caroline, attentive à la suprême impression laissée en elle par le domaine occupant très loin, dans les fenêtres ouvertes, la campagne de l'Artois, où il allait enclore les prairies étendues à l'ombre des peupliers et des saules.

—Heureuse sœur, consola Bernard; vous habiterez Paris. La voiture d'Aurélie vous mènera souvent au théâtre… n'est-ce pas?

Le bruissement de soie et la voix d'Aurélie ne se distinguèrent point l'un de l'autre. Preste, le rire en arc, dans l'ovale étroit du visage, la jeune femme, que ses boucles caressaient aux joues, glissa devant sa traîne jusque le houzard.

—Pa.ôle d'honneu.; nous i.ons, ma belle, au théât.e et aux cou.s… à condition que tu ne me pàâles pas latin…

Elle affectait encore le langage des incroyables; supprimait les R, appuyait sur les O, sur les A.

Dulcissima linquimus arva… dit Caroline pour taquiner sa sœur hostile aux citations romaines apprises des prêtres cachés qui avaient élevé virilement leur adolescence, au temps de la Terreur.

—Messidor ne veut pas mourir, Messidor échauffe Vendémiaire, cette année, pour votre mariage, ma sœur… Voyez comme les feuilles tardent à tomber.

—La sâ.mante mélancolie de la natu.e convient à ton visage anzélique, Câ.oline… Pa.ôle d'honneu. panassée! Je se.ai fiè.e de te mont.er aux bals des victimes…

De ses bras gantés, elle entoura la taille de Caroline… puis, sans forfaire à cette mode du langage, elle l'accabla de tendres promesses.

Bernard respira le parfum des roses à la sultane, qu'il avait, sur d'autres épaules, savouré.

—Aurélie, Aurélie, appelait le père Héricourt, dont la stature apparut entre les fausses colonnes doriques encadrant la porte blanche.

Aveugle, il marcha comme indemne d'une semblable infirmité. Les mains ramèrent à peine devant la veste de damas, pour écarter la troupe des jeunes filles aux tuniques légères, vite rangées contre les lis et les roses.

—La harpe, Aurélie, la harpe… Tu m'as promis…

Vite la jeune femme sauta sur l'instrument; elle s'assit sur un X, ne déganta que ses mains et frôla les cordes hautes, tandis que son escarpin faisait fléchir la pédale.

—Chut, chut, Aurélie va chanter, se murmurèrent les demoiselles.

Il pleut, il pleut, bergère…
Serre tes blancs moutons!

commença la musicienne.

Telle une soie effleurée par des ailes d'oiselles, la voix se développait, aérienne et désincarnée. L'aveugle debout écouta, les mains enfouies aux poches de son habit en velours noir que blanchissait la poudre de la perruque chargeant la couperose violacée du visage. Le respect silencieux des gens se fit comme près d'un souverain. On n'osa point le regarder, encore qu'il ne pût voir si des yeux hardis examinaient ses rides et le dédain de sa grosse lèvre. Bernard, en grande tenue, maintenait son sabre de peur d'un cliquetis, et il admirait sa sœur avec un désir de chair.

Il aima la souplesse de la gorge divisée dans la mousseline diaphane.

Il la pensa dans les mains conjugales de Praxi-Blassans, qui continuait, par le jardin, à discourir sur les manigances de Tallien, parti en Egypte à la suite de ce Buonaparté, sicaire de Barras, que Talleyrand lui imposait de soutenir, à lui, Praxi-Blassans. Il le faisait à contre-cœur, pour ne pas trahir la politique du cercle constitutionnel…

—Mais, Monsieur, Mme la baronne de Staël partage mon sentiment. Elle s'y donnerait toute, Monsieur, si je ne sais quel fanfaron suisse, un Constant de Rebecque, ne la détournait du bien, en faveur de ce petit scélérat corse… Ils verront, ils verront tous, Monsieur, où les mènera ce coureur de maquis… Voilà son frère Lucien aux Cinq-Cents. Il case de la famille. Ça lui rapporte d'avoir épousé la Beauharnais, qui avait servi de joie aux Barras, aux Tallien et à leur séquelle. Ah! Monsieur, en quel temps vivons nous!… Prenez de ceci. Il est d'Espagne, et on le râpe spécialement pour moi, chez Zermine, au Palais-Royal, à l'enseigne des Fils de Brutus.

La tabatière de vermeil fut offerte au beau-frère aîné, le marin Joseph, prudent sous son habit carré, neuf, dans ses culottes, dans ses bottes à revers. Les grosses mains noircies par le hâle jouaient avec les breloques énormes suspendues au ruban de montre. Bernard timidement les rejoignit; le diplomate parlait toujours.

—Vous qui voyagez, Monsieur, fûtes-vous en Angleterre? J'en arrive, moi, Monsieur; si vous saviez comme l'on nous y juge… On arme de toutes parts. Nous sommes refoulés sur le Rhin, défaits en Italie… Votre général Masséna vient de vaincre à Zurich; mais il faut qu'il se replie sur Gênes, s'il veut retarder la marche de Mélas. Le tiers consolidé ruine notre crédit, Monsieur, vous pouvez m'en croire. La France n'aura la paix que le jour où M. le comte de Lille se débottera dans une chambre des Tuileries. Et il y reviendra, Monsieur! savez-vous comment?… Ramené par l'Etranger, oui, Monsieur. Toutes les couronnes se sont engagées à cela; et, dût-elle y mettre dix ans, quinze ans, vingt ans, l'Europe royale vaincra le Jacobinisme… Voilà où nous en sommes, Monsieur. M. de Talleyrand m'a rappelé. Mme la baronne de Staël m'a conseillé de revenir. On assure qu'on n'inquiétera point les émigrés qui rentrent; et l'on ne m'inquiète pas, en effet, depuis les deux ans que je vais et que je viens en France, encore que j'aie servi dans les régiments de M. de Condé. Ma chaise circule d'auberge en auberge sans attirer le gendarme. L'on sent peu à peu sa tête se recoller sur les épaules, soit…, je veux bien. Le Jacobinisme désarme. Soyez sûr que les couronnes ne désarment pas… En voulez-vous? Il est d'Espagne… Et ce houzard fera encore la guerre, je vous en donne ma parole… Eh bien! Monsieur le soldat, quand vous mariez-vous, à votre tour? On m'écrit à votre propos, on m'envoie vos notes. Vous manquez d'énergie auprès de vos hommes… C'est d'un blanc-bec cela, Monsieur! N'avez-vous pas le sentiment de votre valeur. J'entends que vous receviez votre nomination d'officier au début de la campagne prochaine, qu'est-ce que cela donc… hein?

Pirouettant à la vieille mode sur les talons, et se frottant les joues contre le haut col de son habit tabac, Praxi-Blassans intimidait par la certitude de ses affirmations. «Pourquoi Aurélie l'aime-t-elle», pensait Bernard, qui examina l'homme un peu gros, flétri de visage, dont les narines reniflaient l'air, sans bruit…

«Elle est trop ambitieuse… Cet homme aigri, autoritaire, à trente ans, ne pouvait plus aimer. Il tient à notre argent et l'a prise par surcroît afin de diriger les finances de la famille selon ses besoins. Cependant il semble tout savoir, et juger clair. Sans doute, cela séduit ma sœur. Mon père aussi l'écoute. Voici que partout, dans le domaine, s'élèvent les toits rouges des nouvelles tanneries, qui fourniront aux armées les cuirs d'équipement. Et, si la guerre ne dure pas, que ferons-nous de cette masse de peaux, amenées par les charrois du nord, par ceux du sud et de l'est!… de ces blés et de ces farines empilés dans toutes les granges.»

Praxi-Blassans l'entraînait par les clos. Sur maintes portes du village, un H peint au goudron indiquait les magasins choisis en location temporaire et que comblaient d'actifs débardeurs courant depuis les bateaux arrêtés au long de la Scarpe dans les roseaux jaunis.

Les paysans admiraient cette richesse dont crèveraient bientôt les murs. Graves, ils se regardaient entre eux, crachaient le jus de leurs pipes; puis se remettaient au spectacle, les bras croisés sur leurs vestes, et comptaient mentalement les sacs. Bernard crut lire sur leurs figures rasées la désapprobation. Il le dit à son beau-frère, qui laissa fuir de ses dents un rire grêle et criard.

—Croyez-moi, Monsieur l'adjudant, commandez vos houzards, troussez-moi les filles et ne vous mêlez point du reste. J'emprisonne Cérès dans nos greniers, parce que j'entends les cris de Bellone! Oh! j'ai l'ouïe fine, Monsieur! Ma parole!… Voici quatre ans que je cours la poste sur les routes de l'Europe, ce ne fut point une promenade vaine. Mes oreilles entendent et mes yeux voient, Monsieur…, du moins, je l'espère.

Praxi-Blassans retira son chapeau, qu'il prit par les deux cornes pour s'éventer, comme si l'émotion d'être méconnu lui donnait chaud. Bernard Héricourt releva l'impertinence.

Un souffle passa dans sa bouche tremblante, instinctivement son cou tendit sa tête irritée vers le noble qui envisageait le ciel avec ironie.

—Monsieur!

—Monsieur… Vous êtes un brave jeune homme que je veux renseigner sur les choses du monde; vous n'imaginez point comme un propos sage émis devant les chefs favorisera votre avenir, plus que ces exploits de guerre dont le dernier goujat pris par la réquisition saura se faire louer justement. Croyez-vous que Buonaparté a placé son frère aux Cinq-Cents parce qu'il pointa convenablement son artillerie contre Toulon? Non pas, mais il sut montrer à Barras certaine intelligence des choses, faire pressentir l'aide qu'il donnerait en Vendémiaire sur les marches de Saint-Roch, et comment il débarrasserait le citoyen Directeur d'une maîtresse aussi gênante que la Beauharnais, en l'épousant, sur la promesse de commander en chef l'armée d'Italie… Voilà ce qui servit sa fortune plus que Toulon et Arcole. Pensez à être utile avant que de prétendre à être glorieux!

—Souffrez que je vous le dise, Monsieur, voilà de singuliers avis.

—Je ne vous conseille pas les méfaits du petit Corse, mais de suivre cet exemple, en appliquant à des desseins honnêtes sa méthode.

Ils revinrent le long des haies, près la roue du moulin inondée par les eaux bruyantes du petit affluent.

Praxi-Blassans se fit plus amical. Il exposa des espoirs. Bientôt ils s'installeraient à Paris, dans son hôtel de la rue Saint-Honoré, qu'une offre raisonnable allait reprendre à l'acquéreur de biens nationaux. Il rouvrirait la maison. Aurélie, qu'il vanta sincèrement, serait exquise parmi une cour d'amis.

Il ne doutait pas d'un retour de l'opinion. En supposant que Barras, Sieyès, ou leur condottiere, prissent le pouvoir momentanément, leur seule politique viserait à rétablir le monarque légitime quelque jour; sinon ils auraient bientôt contre eux le peuple des provinces, respectueux de la seule autorité établie par le temps, la coutume, les traditions légitimes, par l'Église qui promet ses peines éternelles aux insoumis et ses béatitudes aux dociles. Quel gouvernement possible sans le respect ni la foi? La masse demeure trop sotte pour discerner le juste et l'injuste, par elle-même. Avant peu les Jacobins le reconnaîtraient comme ils venaient de reconnaître, en Thermidor, l'impuissance de la guillotine à niveler les ambitions des partis et à équilibrer les théories de la vertu.

Prognathe et le nez fin, Praxi-Blassans ricana vers les saules des prairies. Les dentelles des manchettes cachaient l'énervement de ses doigts légers. Les narines plates reniflaient, non sans un faible bruit, l'odeur des feuilles, des gommes.

—Qu'est-ce?

Une explosion ébranla les échos du village; des rumeurs montèrent jusqu'aux cimes des arbres. Ils coururent à la maison. Aurélie feignait de s'évanouir en soupirant: «Ciel! Ciel!» Les nymphes aux tuniques nouées sous les seins retinrent la harpe qui chancelait. Avec un instinct timide, Caroline s'appuya contre l'habit bleu de Cavrois; il fronçait les sourcils, indigné qu'en sa présence officielle une incartade pût advenir:

—Quelque imprudence?

—Augustin! demanda l'ancêtre.

—Augustin!… Augustin!…

Les nymphes se répandirent par le verger, et leurs robes frissonnèrent entre les arbustes chargés de pommes jaunes. Elles appelèrent aussi, vers la rumeur du village. L'aveugle cria:

—Augustin aura joué avec la poudre! Je lui casserai les reins.

Terrible, les paupières rouges, il sortit du salon, vociféra; et la couperose de son visage suait. La grande voix tremblante insultait Augustin, attestait sa paresse, ses vices. Le père effrayait, lors de ces fureurs. Il avait jadis, disait-on, tué à coups de pierres un contremaître insolent. Praxi-Blassans rassurait Aurélie. À leur prière, Bernard suivit de loin l'ancêtre, dont les vastes enjambées dépassèrent vite les pelouses et les charmilles, comme si la colère lui restituait la vue pour se conduire jusque le lieu de sa justice.

—Mon père, écoutez! implora Bernard.

—Laisse-moi, toi, laisse-moi!… Je ne veux pas qu'un enfant me désobéisse! Le jour du mariage de sa sœur! Le jour du mariage! je l'assommerai… Je lui avais défendu de voler de la poudre! C'est un voleur! Je ne veux pas de voleurs dans ma maison!… Mon fils a volé, a volé. Il a volé la poudre dans le magasin. Mon fils est un voleur! Un Héricourt a volé!

Au bout du bras furieux, la lourde canne décapitait les arbustes, amputait les tiges, écorchait les troncs de pommiers, tandis que le colossal vieillard bondissait lourdement et que la terre humide rejaillissait à son pas.

Bernard l'avait toujours connu tel, violent, sanguin, maître par la crainte offerte à ses deux femmes, à ses quatre fils du premier lit, à ses deux filles du second lit, à leur petit frère Augustin, à cent ouvriers silencieux. Grâce à cette terreur, il avait, décuplant le patrimoine, exigé de chacun le plus de force, le plus de dévouement, le plus de servitude, le plus de production. Mortes à la tâche, les deux épouses reposaient sous les ifs du cimetière.

Ce fut rapidement, au souvenir du houzard, la tristesse de la seconde, Constance Gresloup, mère de Caroline, d'Aurélie, du jeune Augustin, une blonde étique, penchée sur son christ de cuivre, le matin et le soir, pendant une heure de prières. La haine envers le mari avait aussi flétri, ridé, le visage de la première femme, Antoinette Dessling, venue en France avec sa marraine, lingère de Marie-Antoinette. Sept ans de ménage, l'enfantement de quatre garçons, l'avait épuisée jusqu'à la mort entre les cierges, parmi les religieuses et les orphelines de confrérie à genoux qui chantèrent les psaumes dans sa chambre, durant quarante-huit heures d'agonie. Avec les marins, dont un, Émile, péri à la mer, Bernard en était le fils.

L'aveugle courait encore, maudissait. Les demoiselles fuyaient aux sentes latérales, derrière les buissons fleuris de baies blanches. La rumeur du village s'apaisa…, et un ouvrier accosta le père.

—Oui, notre maître. Il a brûlé de la poudre dans le bénitier de l'église…

—Amène-le.

—Ah bien, il court… Le bénitier tombe en pièces, et la colonne de l'église est fendue.

—Amène-le… ou je t'assomme.

—Bon, bon!… Ça vous coûtera cinq cents livres, notre maître, ce jeu-là.

—Amène-le, je te dis. Cinq cents livres!

—Je vais le quérir. Si je le trouve…

—Si tu ne le trouves pas, je te jette dehors, tu entends, je n'y vois plus, mais je sais encore me servir d'un bâton…

La rage du vieillard lui fit heurter à toutes forces un arbre, et l'homme s'enfuit, la veste à la main, en protestant de son zèle.

Au bout du verger, le frénétique s'arrêta.

—Cinq cent livres, il a démoli l'église, le bandit! Cinq cent livres! Je ne suis plus le maître donc! Je ne suis plus rien…, moi…, moi…, moi, moi!

À chaque «moi», la canne défonçait le sol, la bave moussait sur les lèvres. Il déboutonna d'un seul coup tous les boutons de sa veste, déchira le jabot, et mit à nu les fanons rouges du cou.

—Cinq cent livres!… Il les paiera, ou je l'assommerai ton frère, tu entends, Bernard. Il les paiera.

—Avec quoi?

—Avec sa peau! sa peau! Ah! Monsieur voulait apprendre le métier d'ingénieur!… pour se faire nourrir ici… Tu ne sais pas, tu ne sais pas, Bernard, tu ne sais pas tout. Il vole de l'argent à Caroline, oui, dans sa bourse… C'est un bandit… Il a engrossé Gotte, la petite Gotte, qui vend des oublies à la foire… On l'a mise aux Repenties; elle a tout avoué…, j'ai donné cent écus…

—Vous êtes assez riche, père!…

—Assez riche! Peut-être; mais j'entends qu'on obéisse; tu sais!

—Peuh! Des bagatelles de freluquet!

—Non, il ne respecte pas son père… Il ne me respecte pas; moi! moi! moi! Je le sais bien, je vieillis, je n'y vois plus. Tout le monde me manque, me crache au visage… Toi, tu me cracherais au visage… si tu osais. Caroline aussi me crache au visage, et Aurélie et tous, tous; je vous ai fabriqué des rentes; sans moi vous n'auriez ni sou ni maille, gredins que vous êtes! Et vous ne respectez pas votre père. Vous insultez votre père! Vous m'insultez, moi, moi!

Cela lui semblait sacrilège. Il haussait contre le vent sa forte tête rouge, aux yeux couverts de taies blanchâtres. Son bras ne cessait point de ravager avec la canne un buisson d'épines, ni son pied de talonner la terre. Il injuriait les noms de ses enfants.

—Aurélie se fait servir à table avant moi… Pendant le dîner, tout à l'heure, je n'ai pas obtenu une goutte d'eau fraîche pour boire. Les feux de la cuisine avaient chauffé les carafes… Tu entends: pas une goutte d'eau! pas une goutte d'eau!… pour ton père!… Samedi, ce Cavrois, parce que je sommeillais dans la bergère, m'a conseillé une promenade!…

—Eh bien?

—Il ne faut pas me prendre pour, un innocent, corbleu! Je sais ce que parler veut dire, hein?… On se dégoûte du vieil aveugle de père, on voudrait le voir sortir pour la promenade, et si ça pouvait être la dernière de promenade, celle dans le corbillard, vous danseriez une ronde de joie, tous, tous, tous et toi!…

—Je vous jure que vous vous méprenez entièrement.

Bernard sentit l'eau des larmes à ses yeux. Il voyait souffrir la démence du vieillard, dont les boutons de couperose se violacèrent. Mais les paroles d'apaisement restèrent inefficaces. L'ancêtre respirait fort pour crier mieux.

—Misérables… misérables… Oh! la terrible vieillesse que vous me faites!… Je partirai, je m'en irai le long des routes, en tendant mon chapeau… Je préfère cela. Je m'en irai. Vous tous excitez contre moi cet Augustin… Vous avez gâté sa nature pour qu'il m'insultât, moi, moi, moi!

L'ancêtre trépignait.

Il ne laissa pas interrompre sa colère. Soixante ans il avait réuni cette fortune, dont eux allaient jouir, privant ses heures de toutes joies. Il voulait que sa race dominât sur le pays: «J'ai acheté pour Aurélie la situation de Praxi-Blassans, et pour Caroline celle de Cavrois. Vous voilà soutenus par Talleyrand, par les personnages des Relations Extérieures. Avant six mois, dans ces greniers, ces tanneries, on livrera par chariots leurs cuirs et leurs grains aux fournisseurs des armées. Alors l'argent crèvera les sacs. Tes frères repartent en mer, dans deux décades, pour recevoir sur nos bricks les récoltes de l'étranger… Ici j'ai créé un cœur qui pousse le sang de la race au levant, au couchant, au septentrion, au midi… Et moi? Je n'ai joui de rien, que de voir cela se créer; et vous? Vous jouirez de tout; et moi je vais mourir… et je ne veux que mourir, mais mourir en paix, tu entends!… On laisse mourir un vieux chien en paix, dans la niche… Je ne pense plus qu'à la mort, je ne veux plus que la mort en paix, en paix!»

Il jeta son chapeau et le défonça par coups de talons.

—Mais que vous fait-on, père?

—Ce qu'on me fait! Tu oses me demander ce qu'on me fait!… Ô Dieu!… Mais hier encore! Le Représentant vient me voir, c'est Praxi-Blassans qui se lève, qui tend la main au seuil… Moi, je ne suis plus chez moi. Je suis, paraît-il, chez Monsieur de Praxi-Blassans. C'est lui qui reçoit à ma place… Voilà ce qu'on me fait.

—Mais ils se connaissent.

—Qu'importe, Monsieur? On ne se permet pas de recevoir chez les autres. Cela est d'une insolence sans nom! Une injure impardonnable. Et je ne pardonnerai pas. Je m'en irai. Je mendierai sur les routes jusqu'à ce que je meure dans le fossé…, puisque je ne suis plus bon qu'à cela.

—Mais je vous assure que Praxi-Blassans…

—Suffît! Taisez-vous lorsque je parle!… Qui a donné de la poudre à
Augustin?

—Je ne sais.

—Vous ne savez! Vous soutenez le jean-f…, par esprit de contradiction, pour me désobéir et me nuire!… Oh! vous irez jusqu'au bout du crime;… je suis faible maintenant. Je souffre comme un enragé. Les intestins me sortent du fondement!… Je pisse le sang et je ne vois plus clair!… Je n'ose plus manger sans que j'aie entendu l'un de vous manger du plat qu'on apporte… Je sais que des pas me suivent le soir… On veut en finir! Et peut-être t'a-t-on fait revenir à dessein, toi, le soldat, qui as l'habitude de ces besognes!… Ah! laisse-moi! je sais ce que je dis.

—Mon Dieu! sanglotait une voix frêle…

Bernard se retourna. Les sœurs pleuraient là, Caroline dans ses blancheurs de mariée, Aurélie frissonnant à travers l'écharpe. Les deux beaux-frères gesticulaient à l'ombre de la charmille, et les groupes de nymphes timides s'effaçaient au fond du jardin entre les habits bleus, les habits verts, les habits puce et les profils à oreilles de chien blondes ou brunes.

—Père, voulez-vous rentrer? dit Bernard.

Une angoisse infinie gonflait sa gorge, noyait ses yeux. L'ancêtre évidemment croyait à ses craintes, imaginant le complot de la famille pour se débarrasser, d'une vieillesse infirme et encombrante…

—Ah! le calvaire, gémit-il.

Cependant il s'apaisa; comme si la voix de Bernard et les pleurs de ses filles le pouvaient convaincre. Joseph le marin, avec ses oreilles percées pour de légers anneaux d'or, le prit au bras.

—Allons, le père…, vous n'y pensez point… Venez dire adieu à Caroline. Quoi, nous vous aimons tous. C'est bien à cause de vous que le frère et moi nous essuyons les grains et que l'adjudant fait campagne. Est-ce que Caroline ne tenait pas votre maison comme il faut, est-ce que le beau-frère Praxi ne vous a pas gagné les fournitures militaires, est-ce qu'Aurélie ne joue pas de la harpe à ravir, dans l'espoir de vous contenter, et moi j'éduque des perroquets qui vous amusent.

Il reformait le tricorne du vieux avec sa grosse main, dont le goudron avait noirci les rides…

—Vous avez voulu qu'il y eût un soldat dans la famille? Eh bien! me voici soldat, dit Bernard. Un diplomate? Aurélie a épousé un diplomate. Un fonctionnaire? Caroline épouse un fonctionnaire.

—Des marins? Nous parons à virer, le frère et moi, reprit Joseph. Nous avons laissé notre Émile dans le golfe de Biscaye… Vous comprenez bien que c'est des imaginations, tout cela…, et des songeries pas bonnes… Rentrez…

Le vieil Héricourt radota… Ses rides et sa couperose pâlissaient. Ils le laissèrent aller seul par le jardin jusque la maison. Planté de travers, troué, le tricorne tenait mal sur la tête branlante, qui s'inclina vers le sol. Les hautes épaules remontèrent, et le vieillard marchait pensif, en tâtonnant du bout de la canne. Il discourut. Son bras menaçait. Son geste parfois renonçait. Le chef branlant affirmait et niait tour à tour.

—Malheu.eux vieillà, zézayait Aurélie…, déjà tu touches au tombeau, et tu ignô.es les douceu.s d'une tend.e confiance… Pou.tant le labou.eu. ve.tueux, à la fin du jou., s'assied devant sa chaumiè.e, l'âme apaisée; ses enfants l'entou.ent, il leu. sou.it. Tu ne connais point, pè.e info.tuné cette cha.mante émotion… Au sein de la .ichesse… un ho.ible soupzon empoizonne ton cœu… Qui ne se.ait zenzible à tant d'ala.mes… ma sœu… Ô chè. époux, aidez-moâ à rend.e à mon Pè.e la paix du cœu…

Délicieuse, elle fléchit sa taille sur le bras amoureux du diplomate, et pleura contre l'épaule virile parmi ses boucles. Le frère détourna les yeux, car il la désirait encore, et les feuilles roussies par l'automne, en tombant, l'attristèrent de leur mort.

IV

Une élégance meilleure perfectionnait encore les gestes et les attitudes d'Aurélie dans l'hôtel parisien du faubourg Saint-Honoré. Pressant un limon au-dessus de la timbale elle arrondissait les bras, elle relevait les doigts auriculaires tout arqués. Sur la chaise romaine blanche, elle s'accoudait de trois quarts, la joue soutenue par les ongles de l'index, du médius. Aux meubles, le velours jaune illuminait le salon et ses boiseries grises. Un fût de marbre y dressait le buste de la muse Euterpe.

Là, Bernard s'immobilisait des heures, inconsciemment heureux des plis antiques descendus le long de la robe unie, jusque l'escarpin. Les jeux d'enfance avaient révélé le corps. Qu'étaient devenues les petites jambes potelées? Avaient-elles pris le galbe long et plein des bras nus cerclés maintenant aux poignets et à l'épaule par des vipères d'agate?

La voix de la jeune femme blâmait le peu de noblesse de romans. Elle était grande lectrice. Son libraire, Barba, venait de lui offrir les Barons de Falsheim, dus à l'imagination d'un nouvel auteur, Pigault. Mais elle jugea cet ouvrage dépourvu des sentiments sublimes qu'elle aimait. D'Anne Radcliffe, elle admirait l'Italien En une seule année de mariage, elle avait plusieurs fois relu les volumes de la traduction.

—Toujou.s, je me ret.ace la scène où le moine levant zon poignà.. pou. f.apper za victime endo.mie, .econnaît za fille dans l'info.tunée. Ô que voilà du sublime… J'ai ve.sé de douces la.mes… Gaëtan lit Restif, mais il ne veut pas que je l'imite. J'en ai si g.ande envie, moâ… Tu lis Restif, toâ?

Elle rougit. Comme la mode tendait à disparaître, elle zézeyait moins, replaçait aussi les R dans les mots…

—Votre mari est sévère?

—Mon cœu.!… il est inc.oyable. Talleyrand le déteste, et le suppo.te. Gaëtan a de hauts desseins zur la Nation! Ta lieutenance, il va l'obteni… Va jusque le Luxembourg, cet après-midi, tu le verras. On dit que Buonaparté a ramené d'Égypte un Mameluk.

Bernard rappela comment le peuple venait, à Lyon, d'acclamer le vainqueur des Pyramides. Il tenta de maintenir son langage à distance égale de l'admiration que partageaient beaucoup de militaires, et de l'envie que lui inspiraient ses jalousies ambitieuses. Buonaparté prenait sa place.

Il lui sembla qu'il se devait à lui-même de vanter le triomphateur. Durant son discours, il se loua de taire les insinuations fâcheuses de Praxi-Blassans sur les relations entre le général et Barras. Aurélie l'estimerait sans doute de ne pas faire de concessions à des intérêts personnels ni aux idées du mari qui l'hébergeait.

Mesurant les incidentes, il guettait au visage de sa sœur le progrès attendu de la sympathie. Il pensa: «Je ne vais pas dire que la chance sert le destin du Rival. Au contraire. Parce qu'il est noble de garder de la défiance envers les sentiments propices à notre fortune. Je ne vais pas approuver l'enthousiasme de Lyon. Car il convient de résister à l'inclination irréfléchie du vulgaire et de se distinguer ainsi… Il faut établir son caractère.»

Un caractère! Le mot se répétait à son esprit. Il avait contraint sa vie à ne point agir sans consulter ce mot. Toute sa force nerveuse, musculaire même, il la contractait dans le but de ne rien vouloir qui ne formât mieux ce caractère idéal, rigide envers soi, pareil à ceux de Cincinnatus et de Scipion.

—Moâ, je n'aime pas ce Buonaparté, dit Aurélie. Mme Tallien soutient que z'est un petit int.igant mal fagoté… et qui se pousse par tous les moyens. Pa.ôle, cependant, s'il remet les choses en place, et nous déliv.e des Jacobins…

Une moue de la bouche en cerise acheva son vœu. Bernard rit pour déclarer:

—Aurélie, vous me découvrirez une femme comme vous.

—Lorsque tu se.as g.and.

—Plaît-il?

—Comme Buonaparté!

À son tour, l'adjudant rougit fort. La futée dénichait l'ambition secrète. Il hésita. Le croyait-elle apte à parvenir aussi haut; ou bien jouait-elle de l'ironie?… Lentement il expliqua les causes de cette gloire nouvelle: l'entrain vers la mort d'une multitude chassée des villes par le chômage des métiers, excitée à la lutte par cinq ou six ans d'émeutes continuelles, énervée par la misère des camps provisoires et le manque de tout, déliée de la famille par les secousses révolutionnaires, les dissentiments politiques, et à qui rien ne restait que la colère, la haine, l'envie, l'espoir obscur de catastrophes seules capables de finir cette détresse. Lui-même avait vu cela dans l'armée de Jourdan; et il conta le pain dévoré sous les sabots de chevaux. Une semblable multitude, soûle de privations, de douleurs, puis jetée sur la riche Lombardie, tuait afin de ne pas mourir, afin de conquérir le pain, les souliers, les culottes, le bois du bivouac. Chaque soldat de l'armée d'Italie ne luttait pas pour la nation, mais pour sa faim, et Buonaparté avait profité de cette démence des estomacs vides, des pieds saigneux, des membres froids, de cette misère ruée sur la richesse des villes heureuses. Quel autre retrouverait un semblable élan militaire? Aurélie, quand il releva les yeux, tâtait le ruban de sa chevelure. Elle n'écoutait plus. En même temps les plis de sa robe, au corsage, sollicitèrent l'œuvre des doigts. D'une petite lippe, à cause du menton collé contre la gorge, elle signifiait que sa sollicitude entière revenait à la toilette. Le frère se vexa. D'autre sorte elle restait attentive lorsque pérorait Praxi-Blassans.

—Très jolie la grecque du corsage! jugea-t-il, pour dissimuler son dépit.

—Alors, vous aime.iez une femme comme votre sœu., Monsieu.?

—Roses et lis! Pervenches de vos yeux!

Certes il eût souhaité la pareille, et de soutenir de ses mains le double poids de la poitrine.

Elle jasa, coquette: ses lectures la ravissaient. Avant le mariage, leur père n'avait point permis de romans; et elle se livrait aux terreurs de la littérature anglaise fertile en fantômes, aux sentimentalités de Rosa ou la Fille mendiante ornée de tous les talents et de toutes les vertus, toujours en péril de passion et ne succombant jamais; sans que ces aventures exagérées l'empêchassent de s'attendrir aux finesses émotives de Sterne, à la mort du chien de l'aveugle, à l'entrevue avec la fraîche soubrette en petit bonnet, en simple tablier! Et le fifre français, si franc, si jovial! Et Marie, la pauvre fille, qui gardait sa chèvre au bord de la route, et la plainte du sansonnet réclamant la liberté de l'air! Aurélie récitait de mémoire des paragraphes; tandis que le frère, silencieux, méditait sur l'humiliation de ne rien paraître qu'un auditoire docile aux caprices de cette éloquence.

Par une rude éducation, le père Héricourt avait favorisé entre ses enfants peu de sympathie fraternelle. Élevés à part, les garçons et les filles ne se rencontraient qu'à la table de midi et au souper du couvre-feu. Jusqu'en 1792 celles-ci avaient vécu dans un couvent de Bernardines. Elles étaient revenues munies d'habitudes, de défiances, de terreurs. Des quatre fils du premier lit, trois, vers l'adolescence, avaient passé les murs des Jésuites, pour prendre du service à bord des bricks marchands. Instruit par un ancien colonel de cavalerie, M. de Monchy, qui, avec un bénédictin, administrait, dans Péronne, une sorte de pensionnat militaire, où il enseignait l'équitation, la fortification, le latin et quelques mathématiques aux cadets nobles comme aux fils de familles riches, Bernard Héricourt n'avait vu ses sœurs que peu, durant les vacances estivales. Enrôlé simple houzard, dès la dix-huitième année, il avait couru les dépôts de remonte, servi comme fourrier le capitaine commis à l'achat des avoines, sans pouvoir, deux années durant, revenir en semestre. Tout à coup, il avait assisté au mariage de Praxi-Blassans et reconnu, après trois jours de poste, ses sœurs grandes filles, en robes à la grecque, les écharpes entourant des tailles faites. Après la noce, il avait fallu rejoindre à franc étrier le corps de Jourdan, pour cette campagne de Souabe d'où il revenait vaincu, triste, grave, soucieux de se créer un caractère supérieur aux déboires et digne d'être loué par lui-même, admirateur docile des Romains. Qu'Aurélie ne soupçonnât point ces qualités de son frère, il en souffrait. Depuis six jours, il vivait dans l'hôtel de Praxi-Blassans, enfermé par le temps fangeux, de Brumaire, qui noircissait encore les hautes murailles des hôtels voisins, celles de la petite cour caillouteuse, vêtue de lierre, enfermant les laquais actifs à fourbir la berline verte.

—Je suis un étranger pour vous, ma sœur.

—C.ois-tu?… Non, mon c.er!

Elle se défendit, puis s'excusa; découvrit en effet que, depuis son mariage, elle changeait d'âme. Tant de choses se bousculaient dans la vie: les personnages de romans, l'installation de Cavrois et de Caroline au Marais, les intrigues dont l'entretenait son mari anxieux de savoir s'il suivrait les lubies de M. de Talleyrand, la complaisance des Anciens pour Buonaparté et Moreau, ou s'il conserverait ses préférences à Jourdan, Barras, Gohier, aux Cinq-Cents et au général-directeur Moulins, qui parlait déjà de mettre en arrestation le «déserteur d'Égypte», et de le livrer aux fusils d'un piquet d'exécuteurs. Inquiète, elle s'appliquait à comprendre tout cela, et comment, de plus, lui siéraient, à la ville, une douillette anglaise de drap gris avec un chapeau polonais en velours garni de plumes d'autruche.

—Mon c.er, tu m'effrayes quelque peu. Un militaire, qui revient des camps!…

Elle examina la pointe de son escarpin jaune; et ses petites dents mordirent la cerise de la lèvre inférieure…

—Oui, oui, tu me juges mal, tu n'es pas un homme sensible, toâ, tu penses que je lis de mauvais livres, et ton sou.i.e m'a donné de la peine, lorsque je t'ai parlé du sieur Restif.

—Ma sœur, vous vous méprenez…

Gravement, Bernard se leva. Pensait-elle qu'il la désirait?

De la sueur vint à ses tempes. Il crut bon de marcher, en marquant les losanges du parquet à la cire qui mira ses bottes et leurs glands d'or, ses jambes culottées d'amarante. Allait-elle le congédier? Le soin de contraindre son envie charnelle suffisait mal à en dissimuler l'émoi! La honte le rendit furieux. Un caractère! Il ne pouvait seulement feindre la froideur qui cacherait l'abomination de sa curiosité secrète.

—Si je lis, c'est que je ne veux point avoir l'air d'une petite sotte, chez Mme de Staël, ou Mme Tallien, reprit-elle; et vous devriez, mon frère, m'aider à paraître honnêtement partout, à la fin de servir vos intérêts, ceux du père, les nôtres. Ainsi je dois rencontrer le général Moreau, quelque jour. Il pourrait vous agréer au nombre de ses aides de camp…, dès que vous aurez la lieutenance. Conviendrait-il que la recommandation semblât d'une pécore de province?… Papa veut aussi fournir les rations et les cuirs de bride à l'armée qu'on rassemble sur le Rhin…

—Peste, ma sœur! ricana Bernard. Je n'imaginai point que ce fût là de vos affaires; mais que votre mari…

—Gaëtan vise plus haut. Il oublierait nos petits avantages. Au moins j'éperonne les bonnes volontés qu'il a mises en branle…

Le frère ne doutait point qu'elle détournât habilement la conversation, après avoir recueilli l'effet du blâme allusoire. Il respira. Elle se contentait d'une semonce adroite. Un sourire la remercia, confus encore.

—Tu devrais rejoindre Gaëtan au Luxembourg, conseilla-t-elle. Ils bavardent tous dans l'antichambre des Directeurs, aujourd'hui. On te présenterait au général Moreau ou à Buonaparté qui rôde là en redingote et prend chacun sous le bras pour lui expliquer son mérite…, au lieu de rester ici comme un écolier qu'on tient en pénitence. Tout à l'heure il faudra rejoindre ton régiment, et tu n'auras rien obtenu. Va du moins au Palais-Royal… Ça t'amusera. Veux-tu des louis, pour jouer?…

Il refusa; il se dandinait, honteux. Elle le congédiait, lasse de cette présence. Désireuse qu'il l'oubliât en compagnie des filles, elle offrait même de l'argent.

—Je vous incommode, ma sœur?

—Moi, non, reste, si tu veux…

Le sang colora les joues d'albâtre… «Elle pressent mon goût, et elle en a peur, jugea-t-il. Céderait-elle, au cas de ma brutalité?… Je ne puis me décider à sortir, bien que je sois résolu à vaincre le crime de mon inclination; mais si je me retire, j'aurai l'air d'avoir compris, d'avouer mon trouble d'âme et d'instinct. Il faut que le «caractère» triomphe de cela. Je demeurerai donc; et l'attitude raisonnable de ma personne détournera le soupçon…»

—Voyez le temps, Aurélie. On n'est point sollicité de sortir.

—Je pensais que les jeunes guerriers ne négligeaient pas ainsi les occasions de rencontres galantes et qu'ils aimaient faire parade au dehors.

—Ce n'est point mon cas.

—Sans doute, les aventures du bivouac vous flattèrent à souhait, polisson!

—Ma sœur!

Aurélie lui montra le doigt, et se fit soudain camarade. Elle lui récita les péripéties des romans, à profusion, et lui demanda si, dans sa vie guerrière, il en avait connu de pareilles.

Le «caractère» fut de nouveau en infériorité.

Brusquement la jeune femme changeait de sexe; par la malice des sous-entendus, elle le gênait, plus experte que lui à évoquer, dans les métaphores, certaines gaillardises alors en vogue. Le caractère se scandalisa. Aurélie lui plaisait davantage sous l'allure précédente.

Ce jour-là, ceux qui suivirent, elle ne cessa de le taquiner, enhardie. Praxi-Blassans l'aidait. Il introduisit Bernard chez des dames galantes de la rue Greneta, certain soir, afin de parfaire une plaisanterie un peu lourde commencée à table. L'orgueil de l'adjudant souffrit. Lointaine, étrangère, éclose par hasard au milieu de ses frères marins, près de la massive Caroline Cavrois, cette apparition d'Aurélie dont s'était rafraîchie sa peine, aux heures pénibles des garnisons et des camps, se transformait en une petite personne railleuse, grivoise, bavarde, utilitaire aussi, et qui se moquait.

Devant le soldat, les époux s'embrassaient à l'aise.

—Ô povre toâ, mon c.er! criait Aurélie, assise sur les genoux du diplomate, dont elle caressait la joue râpeuse.

Ce petit homme trapu, sa tabatière, le haut col rabattu de ses redingotes brunes, les revers aigus de ses gilets aurore, la toiture lisse des cheveux poudrés couvrant l'ovale d'un visage ricaneur et mobile, le parfum brutal du jabot, la faconde de la voix et l'importance du geste, tout entretenait l'aversion de Bernard. Il devait, à chaque heure, pour ne pas lui nuire, se persuader de la science réelle acquise en chaque matière par ce prodigieux travailleur, annotant, dès l'aube, les livres innombrables épars sur les meubles de la bibliothèque qu'assombrissait entièrement le veau tanné des reliures.

Un incident faillit convertir en haine l'antipathie.

Bien que le jeune homme eût remarqué des sourires entre les époux, s'ils surprenaient son regard vers la taille d'Aurélie, il ne consentit pas à croire que son amour latent fût l'objet de conversations intimes et railleuses entre eux. Or, un après-midi, à la fin du dîner, le maître d'hôtel ayant dit deux mots à l'oreille de Mme de Praxi-Blassans, elle s'égaya: «Faites entrer cette fille!… Gaëtan; c'est la chamb.ière nouvelle que j'ai choisie pour toâ, Be.nard!…» Praxi-Blassans parut aussi dans la joie…

—Pour moi? dit Bernard étonné.

—Vous la trouverez bien, si Mme de Plassans ne m'a point leurré, assura le mari.

Et la porte ouverte à nouveau, ce fut, dans le cadre d'une fanchon, le teint même d'Aurélie, ses yeux, sa moue de deux dents appliquées à la lèvre mordue, sa taille dans une simple robe de coton à rayures jaunes, ses bras menus enfoncés aux poches d'un tablier noir, ses épaules masquées par le croisement d'une écharpe verte. Timide, l'enfant restait immobile, les yeux au plancher, tandis que la jeune femme lui prescrivait de menues besognes, celle d'apporter le chocolat du frère, le matin. On fit sortir la grisette. Praxi-Blassans expliqua comment Aurélie l'avait découverte dans son magasin de modes, apprentie, et comment elle l'avait engagée par un surcroît de gages, pour s'occuper de travaux gracieux, à la maison.

—Qu'en dis-tu, mon frère?… Je suis sû.e qu'elle te plaît, pa.ôle d'honneur panassée!

—Parbleu! renchérit le diplomate qui boucha sa narine nerveuse d'une prise de tabac…

Et tous deux perpétuaient leur plaisanterie.

Le houzard, haussant les épaules, examina l'intérieur doré de sa tasse.
Il sentit la rougeur brûler ses joues.

—Elle ressemble à une vivandière allemande que nous avons prise avant
Stockach, avec un parti d'Impériaux.

En effet, son peloton avait enlevé, dans un village, quelques fantassins protégeant cette vivandière dont le cheval déferré ne traînait plus la charrette. Mais, en rappelant cela, Bernard ne dit point que la seule ressemblance était dans les fanchons et les écharpes.

Praxi-Blassans cligna de l'œil en homme qui ne veut pas prendre le change. Aurélie riait plus fort.

—Quand pourrai-je quitter Paris? demanda Bernard.

—Oh! oh! fit le beau-frère. Vous ne vous accommodez donc point de notre compagnie…, Monsieur?… Cependant il convient que vous demeuriez. Je ne sais encore si je dois obtenir pour votre avantage la faveur du général Moreau, ou s'il vaut mieux que vous continuiez auprès de Jourdan votre carrière. Au cas où le paltoquet corse et M. Sieyès l'emporteraient, ainsi que le prévoit M. de Talleyrand avec beaucoup de chaleur, l'intérêt commun de la famille serait que vous serviez aux dragons de Moreau, lequel gagnera sans doute le commandement près l'armée du Danube… Attendons la fin du jeu. Je ne saurais encore tenir la gageure pour l'une ou l'autre faction; et toute démarche en ce moment nous compromettrait d'abord avec celui qui n'aura point le succès… Donc, courez, amusez-vous, faites le jeune homme… et ne vous occupez point. On veille pour vous.

—Tu sais ce que le père demande de fournitures… Il faut quelqu'un des nôt.es… près du géné.al commandant… Le père mourrait de courroux, si tu ne l'aidais pas, Bernard!…

—Une larme de cette liqueur!…

Le jeune homme exagéra sa réserve, dès lors Aurélie le ridiculisait dans la chambre conjugale. Le caractère! Son caractère prêtait donc à la moquerie.

Il s'enferma dans son logis. Par-dessus la cour séparant l'hôtel de la rue, il contemplait la peine des portefaix chargés de cartons et de marchandises en balles, les petits pas des élégantes passant la boue sur planche du balayeur; la fuite des cabriolets verts de la caisse, jaunes de roues, où se raidissait tantôt un monsieur en carrik, tantôt un général qu'embarrassaient deux cornes de son chapeau barré d'or. Des crieurs de gazettes bousculaient les militaires et les patriotes; vêtus encore de la courte carmagnole bleue. Les boucles anglaises d'une coquette s'agitaient autour de son sourire cherchant quel homme en voiture sauverait de la crotte sa robe, mousseline cerise. Il y avait des mollets en bas blancs tirés, des visages roses dans des cornettes tuyautées, des tailles fines sous des écharpes à grands effilés de soie; des jockeys en veste ronde conduisaient les couples de percherons attelés à de vastes berlines bleu de roi. De jolies boutiquières méditaient, le front derrière la vitre de la devanture, sous les façades jaunies que décoraient maintes enseignes: bottes et gants monstrueux, balais géants, touffes de simples chez l'herboriste, boule d'or du perruquier, portrait de la sage-femme saignant le bras d'une pâle dame en atours de nuit.

L'ardoise du ciel ne semblait pas moins sombre que les toitures; les lignes des perspectives étaient rompues par l'avancée des échoppes où se succédaient la ravaudeuse, l'écrivain public, la marchande d'abats, le raccommodeur de porcelaine et le vendeur de chansons patriotiques.

À ce spectacle mal égayé par les parapluies rouges et verts, soudain éclos partout, Bernard préférait l'espoir des grandes routes sonnant au pas du cheval. Il se revoyait dans les bois de Souabe, quand le vent attaquait les manteaux et quand la pluie refroidissait les figures de ses hommes endormis en selle. Un Picard de l'escadron chantait une complainte à la queue de la colonne. Les branches ployaient sous l'averse. Au loin, un lièvre traversait prudemment le chemin. L'odeur humide de la forêt enivrait l'espace, que ne troublait pas le roulement de la canonnade peut-être reprise dans les nuages gris afin de satisfaire la gloire d'un peuple aérien, improbable. Et l'inquiétude de l'officier accouru sur son cheval boueux, et les mains aux yeux des brigadiers, et le profil des soldats attentifs, et les voix basses ordonnant de plier les manteaux en bandoulière, de décrocher la carabine, et l'exquise palpitation de l'être curieux de la peur, avide de surprendre la faiblesse de l'ennemi au bivouac. Quel instant! le cœur bat, la chair tremble, le souffle halète, les mains suent, les entrailles crient; cependant l'âme se dresse avec le courage dans la carcasse effrayée; à deux, ils veulent la joie de se voir forts, plus forts que la peur de l'instinct, que la vigueur de l'adversaire. L'ennemi et la nature seront vaincus. L'âme s'accroît, s'excite. Les yeux sortent, le poing serré l'arme prête; les genoux étreignent les flancs de la monture… On entend râler les haleines; l'ennemi paraît, les fusils tonnent, le sabre tournoie dans la main, le cheval bondit avec votre désir de s'imposer maître sur le fantassin ahuri derrière la lueur de sa baïonnette lancée vers les cris des hommes, les sauts des bêtes, les jets de boue, le claquement des pistolets… La peur n'est plus. Une démence illumine l'être se jetant au galop, l'âme dehors, sur la proie fugitive que culbute un coup asséné…

Le soldat évoquait l'orgueil de ce moment. Y penser le débarrassa de tout le malheur valu par la moquerie du ménage. Comme il aimait la gloire! Son âme s'évasait pour ainsi dire. Il la comprenait telle qu'une fleur immense et vivace surgie d'un calice étroit à certaines minutes d'expansion triomphante. Au combat, on devient mieux qu'un homme. Des forces magnifiques et puissantes, le vœu de la race, des rythmes historiques; voilà ce qui vous possède, s'élance de vous, tue pour vous, alors divinisé.

Un caractère! Il fallait éblouir les hommes par la gloire, les hommes, les femmes, faire pleurer un jour Aurélie de regret! Bernard revenait à sa table, aux livres béants, au Traité de Cavalerie, aux ouvrages de Turpin de Crissé, à cet Essai sur l'Art de la guerre, lumineux effort d'un esprit encyclopédiste nourri par la pratique des campagnes sous Louis XV, à ces Commentaires sur les mémoires de Montécucolli, le savant adversaire de Turenne, à ceux sur les Instituteurs de Végèce, curieux stratège du IVe siècle, si expert dans l'art de l'attaque et de la défense des places, dans le choix des santés militaires. Héricourt s'asseyait au fond du grand fauteuil bas, appuyait sa tempe sur l'oreillette et lisait, les bottes contre la bûche blanchie de cendre, jusqu'à ce que les lueurs du jour eussent quitté les fourreaux des sabres mis contre le mur. Les cuivres des gros pistolets encadraient la gravure anglaise où parade le cheval persan du prince de Nassau, naguère connu dans Paris, pour avoir été distancé par le cheval barbe de Dauvergne, mestre de manège à l'École militaire.

On grattait à la porte, vers le tard. Zulma, la grisette, apportait le haut quinquet de bronze. La lumière aussitôt révélait sur la table les cours manuscrits de fortification, acquis d'un élève besogneux ayant quitté l'École.

Religieusement, Zulma, du bout de ses ongles, écartait les feuilles. À la dérobée, elle admirait le jeune homme capable de tant de travail, puis s'attardait à raplatir la courtine du lit tendu sur quatre lances de grille coupées à mi-hampe. «Le feu?» murmurait-elle…

Bernard reculait son fauteuil; Zulma s'agenouillait dans sa jupe de calicot bleu, où le bulbe de sa croupe s'épanouissait, tandis que sa jolie poitrine un feu rustique pesait dans l'écharpe grise nouée derrière la taille. Malgré sa résolution, l'adjudant ne réussissait pas à proscrire les idées libertines. Trop le tentaient sa nuque et sa peau duveteuse. Presque aussitôt il revoyait Aurélie ainsi courbée pour leurs jeux d'enfance. Zulma, devinant le désir, rougissait.

—Vous rougissez, Zulma, commença Bernard, une fois, alors que le sang chantait à ses oreilles chaudes, et que frissonnaient ses reins.

—Je rougis, moi?… elle sourit; et la malice des yeux se voila de longs cils.

—Pourquoi rougir?

—Pour rien.

Elle n'osait point se relever et continua le geste inutile de tisonner.
Bernard brusqua tout.

—Vous pensez que j'ai envie de vous mettre un baiser au cou… C'est cela qui vous fait rougir, friponne!

—Oh! je n'aurais pas cru que Monsieur était assez osé pour cela.

—Les houzards ont de l'audace.

—Oh! çà… les militaires!…

—Vous en avez connu, Zulma?

—Un tantinet.

Plus rouge, elle cacha son rire dans son épaule et se redressa légèrement sur les genoux, les yeux au feu.

Bernard lui prit la taille, qu'elle défendit à peine, et la pria de conter le roman. Il fut le même que d'autres. Un cousin en semestre, un sergent de l'infanterie légère… Maintenant il avait rejoint son corps, et elle lui écrivait chaque dimanche, à La Fère.

—Voulez-vous, Zulma, que je le fasse revenir à Paris?

—Oui.

—J'en prendrai soin…

—Ce n'est pas bien d'embrasser sa servante!

—Pourquoi?

—Parce que ce n'est pas bien, pour un Monsieur comme vous.

—Petite Zulma, votre peau est bien douce…

—Si Monsieur entrait… non, non… Monsieur va entrer. Il a dit qu'il venait voir Monsieur… Non, non… je suis sûre qu'on me sonne en bas… Qu'est-ce que Madame va penser… Oh! le lit que je viens de refaire… Non… vous me faites mal. Monsieur me fait mal… Mon écharpe!… mais, ça me chatouille… Oh! non… Si Madame me sonne!… Si Monsieur montait… Ce n'est pas beau, ça, non… Ah bien! ah bien!… Oh! le lit que je viens de refaire… Monsieur n'est pas raisonnable; non, ça, Monsieur n'est pas raisonnable… C'est donc vrai que je ressemble à Madame?… Ah! ah! ah!… Monsieur ne me croyait pas friande… Il faut que j'arrange le lit, à cette heure… Oh! regardez comme je suis faite… Mes cheveux!… Voulez-vous bien… Assez… en voilà assez… je vous prie. Paix là! et mon petit sergent? Comme ça je ressemble tout à fait à Madame, quand je la coiffe pour la nuit?

Plein de honte et les joues chaudes, Bernard se rajustait en silence… Zulma jacassait, fière, les mains à ses boucles qu'elle refrisait autour de l'index.

—On est du monde; on sait se mettre. Je m'attiffe un peu… C'est un sort, dans tous mes gages, les maîtres me troussent le cotillon. On ne reste pas tranquille auprès de moi. Ils sont enragés. Qu'est-ce que j'ai donc?… Quoi que je fasse, quoi que je dise, ils veulent prendre leur plaisir… J'aime autant ça…

Elle lui rit à la bouche, en sautillant. Une joie sublime illuminait ses yeux, colorait ses lèvres qu'elle avalait, voluptueuse. De l'enfant timide et rougissante, rien ne restait. Coquine, les cuisses serrées, elle se flatta de l'aventure qui la dépouillait de toute fantaisie vertueuse pour la rendre simplement elle-même, avec les envies de sa chair saine, de ses yeux devenus vicieux.

—Et dire que j'ai perdu ma rose!

Elle badina. Il l'eût voulue loin. Par bonheur, la sonnette retentit.

—Paix là! c'est Madame!… Vite un bécot, que je dégringole!… Monsieur mon ange… c'était bon, vous savez… Tout de même, jamais je n'aurais cru Monsieur assez osé pour la fredaine.

De cela, Bernard ne garda qu'une satiété accrue par la malice des époux dont mille allusions le taquinèrent. Cependant il n'avait point reconnu entre les bras de la servante le crime savoureux de son désir. La honte de l'avoir recherché lui resta seule, et il se désola dans la chambre, de longs jours, sans que parvinssent à l'égayer les derniers Attiques qui recevaient la pluie de la rue sur leur courte tunique laconienne. Jambes, têtes, bras nus, ils imposaient ainsi la résurrection jacobine de la vertu antique et la précellence de l'art qu'illustrait le nom de David.

Rien ne lui réussissait, ni le sentiment, ni l'ambition. Chaque mot d'autrui louant Buonaparté, Moreau, le poignardait d'un reproche. N'être pas leur émule évident, cela lui parut une humiliation infinie. Il cessa de descendre auprès d'Aurélie, se consuma tristement l'âme à récriminer contre le destin. Ne constituerait-il jamais son caractère? Il essaya des méthodes. «Vaincre d'abord ma paresse.» Cette phrase, écrite sur de grandes feuilles de papier, il l'afficha, en dix endroits de sa chambre, de manière à rencontrer toujours l'exhortation salutaire. Il lisait jusqu'à ce que les caractères d'imprimerie devinssent des mouches d'or qui lui sautaient aux yeux las. Dix fois il recommençait la page, si l'intelligence, distraite par l'image d'Aurélie ou la crainte de la vie médiocre, ne lui semblait pas avoir saisi de façon lucide la théorie du changement de front par corps d'armée ou la manœuvre de la brigade de cavalerie débordant l'aile adversaire, par échelons d'escadrons. Mécontent de sa faiblesse mentale, il copiait le passage difficile, le recopiait. Il mettait sous le joug de sa vigueur morale l'attention rebelle, les yeux volages, les rancœurs de son désespoir, comme son père avait ployé les vies des épouses et des enfants, sous sa volonté, afin d'obtenir le triomphe de la race. «Je dois être le père, jugeait-il, le père ferme de mon attention qui se dissipe; je dois, comme lui, créer le prestige et la vertu de ma maison.» Au cours de son adolescence, pendant que la Terreur nivelait les privilèges, l'aveugle lui prêchait le devoir, pour, l'aristocratie du Tiers, de substituer la noblesse de ses sentiments et l'honnêteté de sa fortune aux qualités des ci-devant. Il fallait, comme eux, être héroïques à la bataille, instruits au salon, magnifiques dans l'apparence. Lui, le vieux, se chargeait d'obtenir la richesse qui prépare la distinction des manières. À ses fils de surpasser par l'héroïsme et la science; à ses filles de dominer par l'élégance et la vertu.

Cela semblait à Bernard une tâche historique. Il prévoyait une noblesse nouvelle de Decius, de Catons, de Lucrèces, succédant à celle des Rohan, des Villars, des Montesquieu, des Marie-Antoinette, et qui l'éclipserait.

La Rome des Gracques secouait enfin le joug des Barbares subi pendant quinze siècles; et la tête du dernier Capétien venait de choir, sans doute, sous la hache justicière du licteur.

Tous les souvenirs latins criaient en lui. Il distinguait mal la violence habituelle à son père de celle propre à Brutus condamnant ses fils. Partout Rome renaissait dans les maisons, avec les cannelures des fausses colonnes ioniques élevant les plafonds, avec la tige en bronze vert des hautes lampes, les trépieds sacrés des guéridons, les tuniques et les cothurnes des femmes, la rhétorique des gazettes, les sabres courts des vélites, les surnoms des sans-culottes, les guirlandes de feuillages pétrifiées vers la corniche des monuments nouveaux.

À table, les jeunes femmes amies de sa sœur contaient la vie antique du Luxembourg où paradaient les membres du Directoire. On ne parlait que de «dîners grecs», et de «festins gymnastiques». À l'imitation des patriciens engoués des choses de Grèce, on offrit, certain jour, chez Praxi-Blassans, le «brouet spartiate». Les convives se récrièrent sur l'excellence de cette bouillie où se mêlaient la farine de sarrasin et le hachis de porc. Inclinant leurs cheveux nattés à la Porcia, les dames savourèrent. Mais une discussion éclata entre les démophilhellènes, qui professaient le culte pur d'Athènes, et les partisans de Mme Tallien, qui inclinaient plutôt vers l'amour de la mode romaine. De ces dernières était Aurélie. Praxi-Blassans ne leur pardonnait pas d'avoir, lors d'une fête, garni de bagues les doigts de leurs pieds en bas de soie tissée selon la forme des orteils. Les convives mâles accusaient ce goût des merveilleuses; par esprit de réaction contre l'art antique et jacobin, ils portaient des boucles d'oreilles et des cadenettes roussies à la teinture que relevaient des peignes courbes. Parmi ce monde, l'austère Cavrois, immobile dans son raide habit bleu, le menton juché sur les tours de sa cravate, émettait des sentences prudentes vers une dame vêtue en odalisque, avec des pièces d'or sur les soins; un fort rhume de cerveau la contraignait à sortir fréquemment le mouchoir du réticule qui pendait le long de la chaise curule.

—Monsieur de Talleyrand engage beaucoup le général à l'action…

—Il voudrait en faire sa main, dit l'odalisque…

—Une main pour prendre et pour garder.

—Fi, la vilaine langue!

—Je m'en accommode!… Sceptre de la beauté, zézaya un incroyable.

Mais ils s'extasièrent sur le goût du pain où l'on avait mis du cumin, à la manière des Grecs. Bernard trouvait incommode de boire dans des coupes enguirlandées de violettes naturelles. On avalait les pétales des fleurs en même temps que le vin.

«La manie constituante de Sieyès! cria Praxi-Blassans.—Vaut mieux que la dépravation des Pourris et de Barras, interrompit l'odalisque.—Gohier ne voit rien, ni le jeu de Buonaparté, ni celui de son frère.—Croyez-vous au navire envoyé secrètement en Egypte par Cambacérès, Rœderer et Talleyrand, pour prier le petit Corse de revenir.—Certes, si Lucien Buonaparté préside, il le doit à ces gens-là, à Rœderer, à Saint-Jean-d'Angely…—D'abord ils avaient offert l'aventure à Jourdan.—Il refusa, comme Bernadotte.—Comme Augereau.—Des naïfs!…—Des habiles!…—Des sages!—Des vertueux!—Des imbéciles!—Et le peuple?—Il boit.—Toute l'énergie nationale est soûle!—Les Anciens?—Ils voulaient Pichegru avant Fructidor; ils veulent Buonaparté.—Les Cinq-Cents têtes de bois ne les empêcheront pas.—Quel troupeau!—La France!—Son café finit de f… le camp!—Ils ont tâté Moreau.—Eh bien?—Il a hésité. C'est sa manie. Il avait hésité à dénoncer Pichegru ou à marcher avec lui! Il hésite entre supplanter Buonaparté ou le porter au pavois.—Moulin prétend les faire fusiller.—Il cache cela. Il faut le voir, l'échine en l'air devant le «Vainqueur des Pyramides!»—Et Lui?—Lui, il allonge des phrases. Il ne quitte pas l'habit de l'Institut pour faire croire à son respect du civil. Il veut. Il ne veut plus. Il se laisse faire violence. Il a des vapeurs.—Une fille!—Un caprice!—La Beauharnais?…—Elle rabat ses amants sur l'hôtel de la rue Chantereine.—Il y a foule.—Un peuple!—La bonne femme!—Buonaparté touche trois cents mains par jour.—Et sa femme trois cents… Quoi?—Fi!—Des sels!—On meurt.—Voulez-vous bien ne pas rire de la sorte, petite Messaline!

«Pourquoi nous marier,
Quand les femmes des autres,
Pour être aussi les nôtres
Se font si peu prier?
Pourquoi nous marier?
Que les chiens sont heureux!
Contre les murs ils p…,
Deux à deux ils s'unissent.
Sans qu'on médise d'eux,
Que les chiens sont heureux!»

Elle s'acheva cependant parmi des murmures, la chansonnette de ce vieillard, ancien ami de Jean-Jacques. En l'honneur de Rousseau, la compagnie tolérait ce cynisme polisson du retour à la nature. Gâteux et le jabot plein de sauces, il haussait la tremblerie de ses mains jusque les repentirs de sa voisine où dégouttait l'«huile antique». Héricourt supporta mal qu'Aurélie ne cessât de faire retentir sa joie aiguë.

Elle portait une robe de mousseline rosée, venue jusque, la gorge mal contenue dans les deux poches d'un corsage en velours brun. Autour du col un ruban écarlate, à la victime, affichait ses opinions thermidoriennes, la solidarisant avec les guillotinées.

Cette prétention de mettre à table les souvenirs des exécutions terroristes déplut au soldat. Il trouvait Aurélie, le soir, agitée, sans grâce. À travers le lorgnon de merveilleuse aidant sa réelle myopie, elle dévisageait les femmes et les hommes. Ses paroles visaient à la travestir en ci-devant que la Révolution ruina.

—Buonapa.té a donné sa pa.ôle d'honneu de nous rendre la fo.êt de
Blassans. On l'a promis encô.e à Mme de Coislin, à la princesse de
Guéménée pour ses bois de Lorient, et à la ma.quise de Créqui!…

—Talleyrand tient bureau de promesse! ricana quelqu'un.

—Oui, Môssieu, rue d'Anjou, à l'hôtel de C.équy. Le suisse vous indique les heû de guichet.

Et d'éclater de rire, comme si elle avait énoncé la chose la, plus spirituelle du monde.

Depuis qu'il possédait le vice de Zulma, Bernard sentait décroître son sentiment. Cette poitrine, il la touchait identique. Ces lèvres, il les savourait pareilles. Ces bras, il les liait à son cou, pour une douceur semblable. Ce corps, il le connaissait que révélait tant la mousseline rose tendue contre une seule chemise de percale à fleur de peau. Maintenant il apercevait mille défauts imprévus. Praxi-Blassans expliquait-il les raisons profondes de la catastrophe imminente, Aurélie lui coupait le discours en criant à tue-tête: «Avez-vous lu Pigault?—Faut lî Pigault, mon c.er!» Ou bien si Cavrois pour excuser les audaces de Talleyrand louait cet esprit génial qui jugeait sainement les hommes et les Etats, l'enfant s'occupait tout à coup des camées suspendus aux oreilles de son voisin et lui demandait le nom de l'orfèvre qui les restaurait dans une rue de Rome. Sa voix de tête décrivait le char d'Apollon dont le relief se détachait en blanc sur l'agate. Elle vantait la délicatesse de l'artisan.

«Les proclamations sont déjà tout imprimées, rue Christine, chez Demonville… Allez-y voir. Vous demanderez de ma part le citoyen Bouzu, qui tient l'état de prote. Regnault a signé le bon à tirer. Bouzu le montre à qui veut, annonçait Cavrois vainquant les cris de sa belle-sœur.—Cela serait plaisant.—Quelles balivernes. C'est le millième complot que les nouvellistes imaginent.—Tout le monde veut jeter les avocats à la rivière, Bouzu comme vous et moi!—Le général Lefebvre a promis le concours de la division de Paris.—À d'autres!—Les Anciens sont convoqués pour sept heures, aux Tuileries.—La bonne histoire!—Mais cela prouve l'invraisemblance.—A-t-on oublié ceux de Fructidor.—Ils voteront la translation à Saint-Cloud.—Les généraux feront cortège à Buonaparté.—Ou Buonaparté aux Anciens.—Morbleu, Mossieur, voici enfin le sabre qui va racler l'ordure.—La crasse tient bon.—Bernadotte marcherait à l'encontre.—Et l'argent.—Oui, l'argent?—L'argent?—Il a pillé l'Italie.—Il a trouvé deux millions chez les fournisseurs.—Bah! il leur a promis la guerre?—Mon père a envoyé trente mille livres! dit étourdiment Aurélie…»

Un silence suivit. L'ami gâteux de Jean-Jacques essaya d'entonner une autre chansonnette gaillarde. Sa face cadavéreuse et riante bavait sur la haute cravate de mousseline soulevant les bajoues fripées. Il commença:

Lubin dit à Colette:
Prends ma houlette,
Ma petite houlette…

On l'interrompit; on protestait. Il se rassit de coin, en secouant la tête, comme si tout lui semblait absurde.

Il railla ces gens qui prêtaient une attention majeure aux imminences des complots. Il en avait tant vu depuis Louis le Bien-Aimé et la Fête de la Fédération. Il haussa les épaules, battit une marche avec sa tabatière contre son assiette au fond de laquelle un centaure peint tirait de l'arc. «Vous me la baillez belle tous!…Est-ce qu'Augereau a pris le pouvoir après Fructidor? ni ce petit Corse, après Vendémiaire? La liberté épouvante la tyrannie!» Il tapa du poing, et le vin sauta de sa coupe jusque ses manchettes de dentelles…

On se levait de table. On quitta les sièges romains en acajou raidi et terminés par des serpents de cuivre, les bouillottes à trois lumières sous leurs abat-jour de tôle verte et, sur le marbre de la table, les fruits amoncelés dans la claire-voie des corbeilles de Pomone en faïence dorée.

Bernard abandonna toujours avec soulagement ces agapes qui, commencées vers quatre heures, duraient jusqu'à sept, aux chandelles.

Il souffrait le dépit d'avoir admiré Aurélie, et de la concevoir maintenant presque égale à cette Zulma, si vulgaire depuis qu'elle abdiquait toute hypocrisie, en venant ranimer le feu de la chambre.

L'impatience, visible encore sur les traits du mari, le confirma dans ses remarques. Praxi-Blassans commençait-il un discours que l'on écoutait attentivement à cause de beaux aperçus sur les manigances des diplomaties, sa femme se plaignait haut de sa denture qui la faisait souffrir soudain. Et toutes de s'empresser pour extraire de leurs réticules des sels britanniques, pour agiter les plumes de leurs éventails. À d'autres occasions, vers la minute précise où l'ami de Talleyrand révélait les origines du formidable complot organisé depuis Fructidor, avec Roger-Ducos et Sieyès, Aurélie se levait, admirative, gentille, glissait sur la cire du parquet afin d'interrompre par un baiser silencieux l'ennuyeuse période. «Voilà des choses qu'il ne dit zamais à môa… Il pâ.le aux aût.es, môa, il ne me dit rien, le scé.le.at!» Et, assise sur le bras du siège, elle entourait de ses bras, de son affection craintive la tête fatiguée de l'époux qui souriait de façon pénible. Par bonheur, l'entrée d'un homme illustre, celle de Sieyès, par exemple, l'attirait jusque le visiteur nouveau. Elle répandait ses grâces en révérences de cour. Le citoyen directeur, de sa lippe affable, saluait, inclinait devant tous sa tête crépue, se rengorgeait dans le double menton qui écrasait les tours de sa cravate, puis vite se dérobait, courant à l'un, à l'autre, récitant ses brochures. Aux dames il montrait la cicatrice de la blessure reçue à son poignet, lorsque l'abbé Poulle tira sur lui deux coups de pistolet. «Pitt avait mis l'amorce, Mesdames!…»

Ou bien c'était Constant de Rebecque, l'astre du salon de Mme de Staël, dont les longs cheveux et les favoris encadraient la carrure d'un front et d'un nez grecs que lorgnaient les merveilleuses. «Non, Monsieur, criait Sieyès; je me rejetterais plutôt dans le jacobinisme. La royauté ne reparaîtra plus céans! Eh! contre elle, contre Coblentz, nous avons des outils excellents: les généraux de la République.—Buonaparté—Lui et les autres! La pensée de la Nation fécondera le monde à la pointe des baïonnettes françaises!»

Héricourt n'aimait point cet homme. Au contraire, il se trouva plein de sympathie envers Moreau, dont la taille rigide, la physionomie large, aimable, les yeux francs et grands, la jolie bouche sensuelle le charmèrent. Des cheveux sans poudre réunis en une courte queue découvraient un front monumental, qui terminait bien l'homme en habit de général, aux revers vastes et chargés de feuillages d'or. Présenté, Bernard énonça toute son admiration pour les guerres d'Allemagne et formula le souhait de prendre une leçon de tactique, à la suite du grand capitaine.

Ils causèrent. Moreau déclarait, modeste, n'avoir point assumé la mission de désunir les Conseils, parce qu'il se reconnaissait incapable de cette tâche, et de lutter subtilement contre l'ambition, l'intrigue, l'intérêt de tous. Buonaparté lui paraissait l'homme providentiel à qui rien ne répugnerait. Il le loua. Comme Bernard, jaloux de cette gloire, médisait, le général sourit et caressa les plumes tricolores de son chapeau: «Les hommes sont bas; il convient qu'on les mène avec les moyens indispensables. Laissons cette besogne à qui elle plaît. Pour moi, j'aspire au repos. Croyez-moi, Monsieur l'adjudant: une chaumière, un cœur d'épouse vertueuse, les fruits du champ cultivé par nos mains, l'eau fraîche de la source…» Et les yeux mouillés, il se perdit dans l'éloquence à la mode, les yeux aux glands d'or de ses courtes bottes où finissaient deux jambes osseuses culottées de Casimir blanc.

Il fut entendu que Bernard recevrait sa nomination de lieutenant, qu'il suivrait Moreau dans l'état-major à l'armée du Rhin.

Heureux de cela, le jeune homme fut en avertir Caroline délaissée dans sa robe blanche, au pied des cannelures d'une colonne ionique. Cavrois accaparait Moreau de la part de Talleyrand qu'on aperçut alors, gras du ventre, en redingote marron, en perruque à la poudre, et traînant son pied-bot malaisément autour des chaises. Sa bonne humeur riait à tous.

—Hein! dit Caroline, si notre père pouvait le voir! La sage jeune femme s'émerveillait, humble. Elle calcula ce que les moulins d'Arras fourniraient à la troupe et ce que produiraient les tanneries pour le harnais des guerres nouvelles. La grosse tête ronde, joufflue, méditative, murmurait des additions difficiles. Elle entretint Bernard des constructions à parfaire, là-bas; elle parla du coup de sang qui menaçait l'aveugle; l'indiscipline du petit Augustin l'inquiétait.

—Nous le formerons, dit Bernard.

L'éclat de voix d'Aurélie s'élança jusqu'au lustre. Entourée par vingt jeunes femmes bruyantes, aux yeux ivres, elle ne voyait point son frère ni sa sœur.

—Ce joli hussard? interrogeait l'une.

—Mon frère.

—Un cœur!

—Imaginez-vous, ma c.ère, il m'âme!

—De l'inceste!

—L'innocent!

—Ze vous zure, ce devenait pé.illeux, pa.ôle d'honneu.

—Et alors.

—Alô, zai engazé une péco.e qui me ressemble… Cette fille qui po.te à raf.aîchir dans les chamb.es.

—Et?

—Et ils sac.ifîent à Vénus, ent.e chien et loup, quand Zulma lui monte le quinquet!… Pa.ôle d'honneu! Pa.ôle d'honneu!… ma belle!

En fusées, les rires s'éternisèrent.

V

La petite ville alsacienne retentissait de bruits militaires. Le long des rues étroites aux piliers de bois, les dragons menèrent jusque le Rhin les files de chevaux nus, pour l'ébahissement des filles blondes et ventrues adossées contre les minuscules boutiques. Le vin blanc moussait dans les chopes offertes par les mains fraternelles de hauts capitaines en habit vert plastronné de rouge, en culotte de peau jaune, en bottes à l'écuyère. Les crins des casques flottaient sur les bandoulières des gibernes. Aux bouches luisaient les rires. Les éperons et les sabres s'embarrassaient dans les barreaux des sièges. Floréal parait de corolles neuves les arbustes des jardins. Le soleil étincelait contre les ailes des pigeons qui picoraient entre les chariots d'avoine. Au faîte des cheminées, les cigognes veillaient sur une patte, en claquant du bec. Il défilait par les rues d'innombrables jeunes soldats fiers de leurs guêtres noires et de leurs bonnets à glands jaunes devant la joie des commères qui remplissaient à la fontaine leurs seaux de bois. Les enclumes des maréchaleries sonnaient de cent coups frappés en plein fer incandescent. Aux fenêtres, des lieutenants s'accoudaient, liseurs d'ouvrages tactiques. En bas, les plantons de l'état-major circulaient avec les registres de la division. Un tumulte de fête dans la lumière du renouveau.

Plumets rouges de l'artillerie montée, colbacks de hussards à galons écarlates, tresses blanches des bonnets à poil, graines secouées des épaulettes, ors des galons sur les manches, cuivrures des baudriers jaunes, tout cela s'agitait parmi les groupes de camarades se retrouvant à la réunion des brigades, la veille du grand effort. Héricourt s'amusait des conscrits imberbes et piqués de rousseurs, de mufles tannés par tous les soleils sous les moustaches des vieux soldats, des profils goguenards, des clins d'œil malins, des trognes rubicondes entre les cadenettes, de la cohue d'ivrognes en liesse se serrant les mains, riant aux Alsaciennes, échangeant des jurons, trinquant partout, au fond des cabarets ombreux, et sur les disques des tonneaux installés au seuil des auberges. «—Oh! les Picards!… Par ici, les Picards.—Te voilà, Ange…—Eusèbe! Et ton frère, mon joufflu?—T'as laissé Catherine?—Un coup de vin, camarade.—Tu sais, Pied-de-Mouton est ici.—Bah!—Oui, mon gars, au régiment léger.—Va jusqu'au camp des dragons, tu souhaiteras le bonjour au cousin Elie.—Bagasse, mon gros, tu veux donc aussi enfiler l'Autrichien.—Té, mon bon, chacun sa part de gloire, hé!—Toi, j'ai vu ta tête au café de la Comédie, à Tours.—Quant à ça, tu ne te trompes point, mon pays.—Sifflons une pinte de petit suret.—À la santé des Tourangeaux!—Pourquoi que t'as quitté la boutique?—Le père était dur. Et puis, pas d'ouvrage. Tous les ateliers ferment rapport aux émigrés qui sont encore loin et qui ne font plus marcher la vente.—C'est comme chez nous, Rayonne!—Et Clairette?—Ne m'en parle pas, homme dur. L'insensible a fui avec un rival odieux. Je viens chercher dans une mort glorieuse la fin de mes maux.—Parbleu, fusilier, regarde plutôt le corsage engraissé de cette belle servante; j'y plongerai bien deux doigts!—Oui, ma belle!—Et des reins!—Du tabac?—Imagine-toi que mon libelle, le Vieux Jacobin, s'est vendu tout juste à six exemplaires. Alors je me suis dit: «Pitouët, la foule ne comprendra jamais ton génie politique, mon garçon.» Les créanciers cassaient ma sonnette. Les chiens levaient la patte sur mes bas. Un coup de vent retourna mon parapluie au coin de la rue Vivienne. «Buonaparté étouffe la liberté,» cria dans mes oreilles un sans-culotte qui revenait de Saint-Cloud. Sans logis, muni pour toute fortune de manuscrits qui crevaient les poches de mon habit déteint, je me rappelais la mort de Sénèque. Justement j'avise un gaillard magnifique, gras, rose, doré sur toutes les coutures, et traînant le sabre. La voix intérieure me crie: «Pitouët, tu n'as plus de parapluie; et l'averse dégouline aux cornes de ton chapeau. Deviens général de la République indivisible…» Le gaillard n'était que fourrier aux dragons. Je l'aborde, lui conte mon cas: Deux heures plus tard, je mangeais à la caserne… Paix!… Mon lieutenant!»

Héricourt répondit au salut militaire. Ce soldat appartenait à son peloton. Il se promit de lui paraître favorable; la bonne humeur parisienne l'égayait. Il reconnaissait partout des figures aperçues dans les cafés, aux galeries du Palais-Royal. Déçus dans leurs espérances de fortune publique, traqués par la police, congédiés par les administrations, chassés des bureaux, les jacobins faméliques,—folliculaires, commis, garçons de boutique,—affluaient, depuis Brumaire, aux camps. Les grandes villes dégorgeaient leurs éléments d'énergie, leurs forces révolutionnaires désormais sans emploi. La vie intense de la nation envahissait les brigades, se mêlait aux vieux soldats de l'an II, enrôlés pour les mêmes raisons. Désespérés, sceptiques et passionnés s'engageaient joyeusement dans la chance du combat, avides encore de porter au bout de leurs armes l'idée de l'émancipation humaine et de proclamer au monde, par la voix du canon, les droits de l'homme.

L'artillerie bousculait ce tumulte de foule. Les prolonges, les fourgons, les pièces attelées traversaient la ville au trot des chevaux disparates obtenus de la réquisition. Cela dérangeait les soldats stupides devant les chevaliers de pierre enclavés entre les fenêtres à culs-de-bouteille, sous leurs devises d'armoiries gothiques.

Les caisses des tambours luisaient au pied des faisceaux, sur les places. Toutes les provinces des Gaules fraternisaient par vingt accents divers au détour des ruelles, au hasard des rencontres, dans les couplets des chansons picardes, bretonnes et provençales.

Un galoubet et un biniou se répondirent de fenêtre à fenêtre. Des haleines sentaient l'ail. Au centre d'un groupe d'infanterie, deux voltigeurs auvergnats dansèrent la bourrée, poussant du talon le pavé pointu de la place. Leurs bras en l'air effleuraient les rouges plumets des bicornes. Des grenadiers basques tiraient hors du sac des espadrilles afin de délasser leurs chevilles saigneuses. L'odeur de bouillabaisse émanait d'une marmite alsacienne. Dans le faubourg, les feuillages masquaient les enseignes arborant des sentences au-dessus des buveurs en uniformes déboutonnés.

Héricourt aborda plusieurs officiers de son régiment. Selon les nouvelles récentes, le général Kray massait les troupes autrichiennes sur la rive droite, et l'on aurait à faire feu, l'eau franchie. Devant eux passèrent des forges de campagne, des fourgons pleins de fers à cheval, de clous pour les besoins de leur brigade. Soudain il reconnut sur les chariots de réquisition la marque H signant les sacs de farine blutée aux moulins de son père. À travers les provinces, les richesses du Nord arrivaient. Toute la terre de la patrie affluait à la suite de ses enfants par-delà les frontières. Il espéra que l'un des conducteurs apportait une lettre à son adresse. Mais, coiffés du bonnet de fourrure, tous parlaient le patois de Strasbourg; ils y avaient reçu le chargement parvenu jusque la capitale d'Alsace au moyen d'autres convois. Les lourds quadriges se succédèrent dans la direction de Bâle. On y transférait les magasins. La lettre H encore marquait le cuir des selles, les paquets d'étrivières, de brides, les collections de havresacs, le poil au dehors, qui comblaient de hautes charrettes.

Caroline avait-elle compté ces livraisons? Combien de fois le père aveugle avait-il pesé dans son trébuchet l'or dû au salaire des tanneurs.

Musarder ainsi. Tous les spectacles attiraient son attention frivole. Un caractère ne devait-il pas concentrer ses forces en vue de la seule énergie? Il se contraignit à fermer les yeux, car la file des attelages ne discontinuait pas, bouchant la route. Malgré l'effort mental, il distinguait le passage des tombereaux aux roues tonitruantes, des haquets stridents, des charrettes à foin écrasant les cailloux d'une pression lente. Et tout s'arrêta, se fixa. Il rouvrit les yeux, voulut comprendre la cause du stationnement, et remonta la longueur du convoi pour assurer le service d'ordre. À l'arrière-train d'une charrette encroûtée de boue sèche, un pauvre adolescent dormait. Le soleil, la poussière avaient noirci la tempe et une joue visible entre les bras en oreiller. Sa tignasse pleine de brins de paille retombait jusque sur le jabot sali d'une chemise presque élégante; mais la carmagnole de bure et le pantalon de canevas indiquaient la misère du vagabond. «On dirait les chaussures d'Augustin,» remarqua Bernard. Il continua sa route, pressé de découvrir le maréchal des logis responsable. Le prompt écoulement des charrois lui incombait, c'était son début dans les fonctions du service en campagne, cette surveillance de l'arrivage. Il craignit le retard. Le chemin devait être libre de voitures avant minuit, s'ouvrir aux colonnes profondes de la réserve qui déboucheraient par là et franchiraient le Rhin, à l'aube, sur le pont de bateaux jeté en aval.

Le soin de son devoir le retint à cette occasion près d'une heure. Quand il rejoignit le cantonnement, le cavalier d'ordonnance lui remit un bout de papier où il lut: Augustin. Comment! son frère était là! Il crut aussitôt à la mort du père, à l'incendie des moulins, se rappela le vagabond endormi derrière la charrette, et le vit tout à coup:

—Qu'y a-t-il?

—Je me suis sauvé de la maison. Je ne veux plus être battu. Regarde.

L'adolescent montra son oreille droite détachée de la joue par une plaie.

—Qui t'a fait cela?

—Le père…

—Entre ici.

Dans la grange, deux soldats ciraient leurs bottes, un dormait, un écrivait. À l'abri d'un paravent Bernard avait son lit de camp et une petite table.

—Comment es-tu venu?

—Les chariots de fournitures étaient partis la veille, j'ai marché, j'ai couru jusqu'à ce que j'aie pu les rejoindre. Je savais que les sacs arriveraient ici. J'ai vendu mes bons vêtements, j'ai acheté cette défroque. Avec les sous de la différence, j'ai mangé…

—Que veux-tu que je fasse de toi?

—Un soldat aussi.

—Tu as faim?

—Oh! oui!

Bernard contempla l'enfant. Les longs cheveux bouclaient sur son cou. Fiévreusement il contait les détails de la catastrophe, ses incartades, la fureur du vieux; et la déchirure de son oreille après une scène de colères réciproques.

—Tu sens la farine…

—L'odeur de la maison.

—Oui. Mais le parfum aigre du houblon emplit tes cheveux.

—J'ai dormi dans les fossés de l'Artois.

—Comme ta bouche souffle une haleine au genièvre.

—J'ai bu, dans les fermes de Thiérache, l'alcool du pays.

—Je flaire la pomme de pin.

—Nous avons passé la forêt d'Ardennes.

—Ce sont tes mains qui puent le poisson de la sorte?

—Nous avons pêché au bord de la Moselle.

—Ta carmagnole embaume.

—J'ai cueilli l'aubépine dans les Vosges.

—Qu'as-tu dans tes souliers?

—Le sable du Rhin.

—Parbleu, tu sens la terre fraîche.

—Je sens la France! car de partout elle se lève avec moi.

Ils s'embrassèrent et se turent, très émus. Plus tard l'enfant énuméra ce qu'il avait rencontré de bataillons et d'équipages le long des champs verts, à la porte des auberges, dans la poussière des chemins, sous les ombres des forêts denses. La peau du pays se hérissait d'hommes en marche, tels les poils d'une bête furieuse.

Bernard essaya de renvoyer son frère en Artois. Il épuisa les remontrances, les leçons, les conseils. L'enfant résista.

—Donne-moi une lettre pour le général Moreau.

—Tu ne sais pas monter à cheval.

—Je serai fantassin.

—Tu vas t'ennuyer de longs mois au dépôt.

—Non. Tu prieras. Je supplierai. On m'inscrira sur les rôles des compagnies qui s'assemblent.

—Rêveur!

Que l'enfant ne voulût pas retourner chez leur père, il dut l'admettre. L'indépendance du gamin irritait le vieillard autoritaire; et on pouvait craindre un malheur entre ces deux êtres colériques.

—Il a tué sa première femme et ma mère. Il ne me tuera pas!

—Pense à la sévérité de Brutus envers ses fils. Ils l'acceptaient eux, les grands Romains.

—Ils acceptaient, et moi je n'accepte point.

—Orgueilleux.

—As-tu lu Jean-Jacques, Diderot, Volney?

—J'ai lu Tacite; je crois que l'individu ne compte pas devant la force de la famille, de la race, de la patrie, de la nation.

—Je crois à la liberté de l'homme, citoyen du monde.

—Suppôt de Gracchus Babeuf!

—Esclave de César!

Le lieutenant haussa les épaules, puis écrivit des lettres de recommandation.

—Je monte à cheval ce soir. Les ordres m'enjoignent de conduire une reconnaissance en territoire ennemi, dès que l'on pourra passer l'eau. Dans deux heures tu me diras adieu, en te rendant au quartier général. De là tu feras savoir à notre père ta résolution; et, respectueusement, je te prie, tu lui demanderas… Tu lui demanderas pardon.

L'enfant frappa du pied. Bernard insista, sévère, et obtint la promesse.

—Maintenant lave-toi, et puis nous irons dîner.

Augustin parti, l'aîné admira les lois du mystère qui poussaient hors du gîte les enfants de France, depuis huit années, et les jetaient, au refrain de la Marseillaise, contre le glaive des rois germains, cette ample famille dont la branche franque avait maintenu sous le joug, dix siècles, le colon latin.

Du seuil de la grange il apercevait luire peu à peu, dans la plaine, la multitude des fusils dressés aux bras des bataillons sous la clarté lunaire. Les brigades marchaient au fleuve obscur entre des berges basses. À la surface des champs, partout, les bataillons surgissaient, innombrables et subits. Les caisses de cuivre brillaient aux hanches des tambours. Un seul pas de trente mille jambes martelait la terre. Les ombres équestres des adjudants-majors volèrent, silencieuses, le long de colonnes. Des essaims de cavalerie se mouvaient. Des caissons cahotaient par les chemins. Le seul pas retentissait formidable et sourd; le seul pas de la nation en armes affrontant le destin nouveau.

—César! évoqua le jeune homme.

Il s'hallucina volontiers, désireux d'entrevoir les piques des légionnaires, les casques d'airain, les bâtons portant la fiole d'huile, les licteurs, les vexillaires, le manteau du consul. Consul Romanus!… Ah! ce n'était que ce Corse dont Aurélie blâmait l'épouse douteuse et les appétits naïfs; Aurélie qu'il eût voulu savoir pareille à Lucrèce! Il sourit d'amertume. La barbarie puérile des Francs avait pourri le caractère patricien. Il réfléchit, ne put se résoudre à comparer Octave et Barras. Oh! quel héroïsme réaliserait son illusion du réveil romain? Quel sang, quelles sévérités de la guerre, quels travaux des légions, quel Caton, quel César?… Et, sur la crête de l'armée mouvante, il chercha les aigles.

Jusqu'au loin, tout s'arrêtait. Des feux flambèrent devant les fronts des compagnies. Les bivouacs s'établirent. Les baïonnettes des sentinelles s'isolèrent. Bernard quitta la grange, se mit à cheval, moins dans l'intention de rejoindre ses soldats que dans celle de mieux voir l'étendue. Il gagna le monticule voisin.

Les eaux bruyaient doucement vers la campagne dodue. Mille feux s'allumaient à la lisière des bois bleuis par la lune. Des bêtes hennirent. Les falots des pontonniers coururent sur les barques réunies entre les rives. Les marteaux enfonçaient les dernières chevilles: et, par-dessus la petite cité mal endormie dans le repli du fleuve, une buée rousse signalait la rumeur éclose entre les pinacles des églises et les pentes des toitures. Au-delà des eaux, d'autres bois s'étendaient sur les ondulations du sol, voisins de ceux où, six mois avant, lui-même avait couvert, houzard, à l'extrême gauche, la retraite de Jourdan.

Sous l'uniforme de dragon, et l'épaulette acquise, allait-il connaître encore la défaite, ou la victoire, ou la mort?

Revenir triomphant, capitaine, près d'Aurélie qui regretterait ses impertinences à l'égard d'un frère illustre; ce fut l'essentiel de sa pensée.

Une barque chargée d'infanterie longea les pontons et fut atterrir sur l'autre berge, où des feux de bivouac s'agitèrent. Cette troupe formait le soutien de la reconnaissance qu'il mènerait. Deux compagnies françaises passaient depuis le crépuscule; on avait entendu plusieurs coups de carabine. Des patrouilles à cheval avertissaient ainsi les postes impériaux de l'événement subit, car leurs têtes de colonnes s'attardaient encore à huit lieues du Rhin, pour masquer la concentration hésitante de leurs forces, sur la ligne d'Engen à Stockach.

L'émotion pâlissait un peu la face du jeune brigadier qui vint avertir Bernard. Le pont pouvait subir le passage d'un dragon tenant le cheval par la bride. Un à un, suivraient les autres hommes du détachement.

Bernard rejoignit les vingt cavaliers qui bouclaient leurs portemanteaux aux troussequins des selles. Ils faisaient vite, fiévreux; car un nouveau coup de carabine roula d'échos en échos, sur l'autre rive.

Le premier homme passa. C'était un maréchal des logis du vieux régiment de Bourbon-Vendôme, qui s'était battu sous le Bien-Aimé. Il prit l'attitude grave des vieux soldats allant au feu. Ses favoris grisonnants rejoignaient une bouche close. Il flatta son cheval avant de lui faire tenter le premier pas sur les madriers joints au milieu des bateaux en file. L'animal le suivit, attentif à ses sabots. Tous deux se comprenaient. «Pied-de-Jacinthe, recommanda Bernard, dès que tu auras cinq cavaliers avec toi, de l'autre côté, tu en expédieras deux vers l'endroit où l'on tire. Je t'envoie d'abord ceux qui parlent allemand, Closter et Ulbach, Grünbier. Ils doivent découvrir aussitôt un chemin à gauche, celui de Mühlenhof. Une maison est à six cents toises de la berge, sur ce chemin. Ils s'arrêteront là et placeront deux vedettes. On interrogera les gens sur l'ennemi.»

Pied-de-Jacinthe hochait sa vieille tête pour acquiescer. Il continua de maintenir son cheval en équilibre. Les eaux grouillaient autour des quilles de bateaux. De leurs falots, les pontonniers éclairèrent les poutres où l'homme et la bête persévéraient. Le vent était froid. «Alsaciens, à vous!» dit Bernard. Ils s'avancèrent blonds. Les casques ne pouvaient couvrir entièrement ces grands crânes. Les fortes cuisses enflaient leurs culottes de peau; leur carrure emplissait l'habit vert. Ils se tinrent immobiles; et leurs fronts se ridaient pendant le discours de Bernard. «Ulbach, vous interrogerez les habitants de la maison, et vous traduirez leurs paroles au maréchal des logis…» Celui-ci avait de grosses lèvres pâles, des courts favoris de chanvre… Il montra l'ivoire de ses dents pour sourire, lorsque Bernard eut dit: «Strasbourg et Colmar vous confient la réputation de ses patriotes… Allez…»

Ils entraînèrent, tous trois, les alezans. «À vous, la Flandre! Avancez Corbehem, Flahaut!» Ils étaient gras de bière; avec des mines écarlates, de grands nez. «Allons, boyaux-rouges, réveillez-vous!» Ils tentèrent de rire à cette appellation qu'ils se donnaient entre eux, au pays! «V'là la kermesse, mes p'tiots!…» Ils furent contents, et claquèrent les flancs des bêtes. «Le Parisien! là… Pitouët!—Voilà, mon lieutenant, ça pique!—À votre rang de file. Et pas de bruit. Nous ne sommes pas chez Procope ni à la Régence.—On pose tout de même les pions sur l'échiquier d'Allemagne!—Chut!… Vous, les vignerons; Nondain! » Ils s'approchèrent, sages et silencieux, et continuèrent de lisser avec leurs gants de cuir les poils des montures. Leurs lèvres brunes sentaient le vin. L'un toussait. Bernard s'informa de sa maladie. «C'est la fraîcheur de la caverne où la famille habite. L'été on est en sueur quand on rentre des prairies!—On se réchauffera, Nondain. On fera flamber les fagots bavarois! C'est du bon sapin! Et puis nous retrouverons au Danube les fleurs de la Loire; les lis!—Les lis!» Ils se regardèrent avec de l'espoir.

«Marius! Ceux de Provence… Approchez les chevaux.» Noirs et les traits mobiles, ils chuchotaient: «En l'an IV, pitchoun, Buonaparté, il a dit à mon parrain: «Marius, sans toi, je ne serais jamais entré à Mantoue…» Et c'était comme le disait le Consul, mon bon! Sans Marius, mon lieutenant, jamais le Consul ne serait entré à Mantoue!»… Bernard les fit taire. Ils s'agitaient, malheureux; ils passèrent sur l'autre bord où l'attente dura. Les Tourangeaux se plaignirent du froid. Les Flamands voulurent boire. Pitouët égaya trop le détachement avec ses calembours. «Silence dans le rang!…» cria Bernard. Les Bretons somnolaient, taciturnes, piqués de rousseur, la figure sale. «Allongez vos étrivières, Tréheuc!… Essuyez votre nez, Yvon, sale cavalier! À vous les Gascons!… Brigadier Cahujac, vos hommes sont tous là?… Oui. Prenez la tête. Vous dépasserez les Alsaciens; et vous reconnaîtrez la route de Mühlenhof, plus loin que la maison… Dragons!»

Quinze, à la tête de leurs bêtes, ils se raidirent, la tête haute sous le casque, et bombant de mêmes poitrines plastronnées d'amarante, unissant les talons de mêmes bottes à l'écuyère un peu boueuses. Les gants de cuir tenaient les pommeaux de sabre.

Derrière leur rang et le fleuve, Bernard contempla les feux de bivouac regardant la rive germanique, de toutes les collines, au bord de tous les bois, le long de toutes les routes et des eaux. La Gaule accroupie dans l'ombre, prête à bondir, guettait l'Europe.

Ce lui donna de l'émotion. Il ne put la contenir: «Soldats, vous foulerez tout à l'heure le sol de l'empire où s'arment les ennemis de la liberté pour rétablir la tyrannie que vos bras ont abattue. À partir de cet instant, vous n'êtes plus des laboureurs, des marchands, des commis, des fils, des époux, des pères. Vous êtes mieux. Je vous vois géants. Chacun est la Nation, la République, la France qui porte au monde la liberté. Agissez donc en héros, et non plus en hommes!… Vive la Nation!»

Comme d'une seule bouche, ils répétèrent ce cri, en tendant le cou pour grandir.

Alors, du pont, puis de tous les bivouacs, le même cri propagé jaillit en une clameur immense qui couvrit les voix du fleuve et du vent, qui fit trembler les étoiles.

La France rugissait; et la clameur finit par un coup de canon qui tonna dans le loin de l'est.

L'aile droite et le général Lecourbe attaquaient l'Autriche.

VI

«POUR L'OFFICIER SUR SCHOPPFHEIM.—Dans le cas que M. le lieutenant Héricourt arrive jusqu'à Schoppfheim, il s'assurera si tous les ponts ont été coupés, si les ennemis ont passé dans le village. Il enverra un sous-officier rendre compte au général Moreau de tout ce qu'il aura appris. Il enverra en même temps le maître de poste ainsi que les lettres et paquets. Jusque cet endroit, il marchera avec précaution. S'il rencontre des partis ennemis, il les sommera, au nom de la République, de se rendre. M. le lieutenant prendra tous les renseignements possibles sur la marche des ennemis, sur leur force et sur la direction qu'ils ont pu tenir. Il aura soin de demander s'ils appartiennent au corps du général Kray. Dans le cas que le lieutenant Héricourt rencontre l'ennemi ou s'il a des renseignements importants, il enverra en toute hâte prévenir le quartier général. Sa reconnaissance sur Schoppfheim étant finie, l'officier viendra rejoindre son régiment, qui se dirige sur Waldschut et Engen.»

* * * * *

En relisant cet ordre, Héricourt s'assura qu'il n'avait rien omis de son devoir. Les vingt-cinq dragons étaient réunis hors le bourg traversé. Il ne voulut pas apercevoir les deux volailles pendues par les pattes à l'arçon de Pitouët, ni connaître pourquoi des gens montraient le poing à Marius, en consolant une grosse fille échevelée, débraillée, qui rentrait avec peine dans sa maison. Parmi les sacs juchés en une carriole à deux chevaux, le maître de poste attendait le signal du départ sous la surveillance de Pied-de-Jacinthe, qui rassemblait ses rênes. Nondain toussa. Corbehem à moitié ivre dormait en selle. Yvon et Tréheuc mâchonnèrent du lard cru; leurs mains crasseuses en tenaient les tranches avec le cuir des brides. Les Alsaciens fumaient leurs pipes, rêvaient. Flahaut, les doigts dans la poche de sa culotte, comptait sournoisement des monnaies mal acquises.

Une brise retroussa les brins épars des crinières pendues aux casques. Bernard ne lâchait pas le papier de l'état-major, couvert d'une écriture lourde dont les éclaboussures tachaient la pâte bleuâtre… «Tu diras, Pied-de-Jacinthe, que, le 7 floréal, dix chevau-légers du général Kray ont poussé jusqu'ici, qu'ils laissent les ponts intacts; que le maître de poste avait caché un sac de dépêches italiennes, que l'ennemi arriva le 7, pour repartir le 8 à trois heures du matin, qu'on n'en a point vu depuis; mais que les têtes de colonnes autrichiennes marchèrent cette nuit-là en vue d'empêcher sans doute le passage du Rhin. Elles ont changé de direction quand les chevau-légers leur eurent signalé nos postes d'infanterie, sur la rive droite.» Pied-de-Jacinthe compta sur ses doigts le nombre de choses à retenir.

Comme des plis pénibles se formaient au front du vieux soldat, Bernard crut préférable d'écrire. Dans son calepin, présent d'Aurélie, il gardait une plume d'oie court taillée, une fiole d'encre plate sous étui de maroquin. Il rédigea sa lettre contre le bois d'une porte, avant de se remettre en selle. Il y apporta du soin, car il voulait obtenir que Moreau le prît à l'état-major. À cause d'influences que Buonaparté faisait agir dans le dessein d'imposer au général ses créatures de l'armée d'Italie, Moreau avait prescrit à Bernard Héricourt de garder son rang à la brigade. Néanmoins il lui confiait la mission précise de reconnaître le pays à l'extrême gauche du corps central et d'adresser directement ses rapports au chef de l'armée. Fâché de cela, Bernard avait fini par comprendre que son colonel averti lui laisserait de l'initiative. Depuis, c'était la peur de mal remplir sa charge. Les autres officiers de la brigade l'isolaient en extrême-pointe. On se faisait, lui sembla-t-il, un malin plaisir de l'abandonner à lui-même, dût-il se voir enlever avec son détachement par les coureurs ennemis. L'ironique jalousie des supérieurs le vouait à ce destin. Se plaindre? Il se fût par là reconnu lui-même incapable du rôle. Il dut lancer constamment des partis à la recherche de l'escadron qui se dérobait pour ne pas soutenir ses reconnaissances.

Il hésita, contre la porte peinte en vert, à confesser dans la lettre ses craintes. Des larmes noyèrent les yeux de vingt ans. Lorsqu'il revenait au bivouac, n'entendait-il pas les capitaines furieux grogner derrière lui, le traiter de blanc-bec et de «protégé des dames». Aurélie, la petite incroyable au zézaiement ridicule, intriguait-elle pour qu'il obtînt l'occasion de briller? Et cela, plus que son travail, son caractère, lui valait donc les bonnes grâces de l'état-major!

En piaffant, le cheval de Pied-de-Jacinthe lui rappela l'exemple du vieux soldat résigné, aux gros yeux bleus et aux favoris plats. Bernard remit le billet militaire, sans y rien joindre d'allusoire. Les chevaux de poste agitèrent leurs grelots sous le fouet du paysan. Il blêmit devant le gros pistolet que le maréchal des logis tira de sa fonte. Et, à travers un joli chemin creux fleuri de printemps matinal, tout s'ébranla.

La Forêt-Noire allongeait jusque le pays de Brisgau ses bois de hêtres et de chênes, ses longues colonnades de sapins. Les chevaux se suivirent à la file dans les descentes herbues. Fredonnant des chansons provençales, Marius roulait des yeux humides vers la visière de son casque, et sa main brune, étendue, caressait l'odeur suave de l'air. Les Bretons écoutaient, peureux de leurs bêtes, au moindre écart. Pour sa jument Pitouët ne cessa de tenir des discours jacobins, qui flétrissaient Brumaire. «Va, va, ma grosse, comme Caligula, je te fais consul; tu vaux l'autre!» Il la félicitait de ne point avoir tiré dans Paris la calèche des triumvirs, et lui tressait pour cela les crins, coquettement. Par bandes, les mésanges jaillissaient des aubépines neuves. Les sabots des chevaux foulaient les bruyères roses et leurs queues balayaient les insectes effleurant leurs croupes. Epanouies entre les mailles de cuivre de la jugulaire, les joues de Corbehem s'enluminaient plus. Il soufflait au large vers la fin des perspectives forestières ouvertes sur des campagnes riches de verdures pâles et de vignobles. À travers ce pays, démontra le lieutenant, on gagnerait le Danube, si les Impériaux cédaient à Stockach, où il avait combattu sans bonheur l'année précédente. Et par les vallées du fleuve, la vigueur de l'armée forçant les villes, franchissant les bois, passant les rivières, atteindrait la puissance autrichienne au cœur.

Il s'obligeait à ces leçons de stratégie, pendant la route. Il expliquait l'avantage des positions, le motif de leurs courses, et comment ils éclairaient la marche à gauche des infanteries en plaine. Telles les mains d'un grand corps aveugle, ils tâtaient le pays en tous sens pour avertir des obstacles, des embûches, du péril. Héricourt tâchait qu'ils pussent concevoir la beauté de sentir leur âme de trente mille hommes.

Ils l'écoutaient peu. Cela renforçait la tristesse du lieutenant. Pareils aux Alsaciens, la plupart jouissaient simplement de dominer à cheval les piétons, de terroriser les fillettes allemandes au seuil des maisons de bois; de croire leurs bras capables de triomphe et de meurtre. Certains, comme Marius, comme les Gascons, ajoutaient la satisfaction de briller par le casque et de tordre leurs moustaches effilées. Bretons et Tourangeaux, résignés à la tâche obligatoire, allaient, l'âme béante, soucieux d'éviter la punition, de faire le moindre astiquage, de découvrir du lard ou des noix, de dormir en pleine paille fraîche, sans la corvée des vedettes, à l'image du bétail, Pitouët eût voulu que la précellence de son esprit étonnât le lieutenant et lui attirât des faveurs. Nul d'entre eux ne paraissait lâche, cependant. Depuis des semaines, ils disaient prendre leur parti du hasard et ne pas trop craindre la mort où ils entrevoyaient la fin des ennuis, quelque gloire. Surtout ils s'avouaient contents d'avoir perdu le souci quotidien. Le chef pensait à leur place. Ils n'avaient plus à prévoir le chômage, ni la faim solitaire dans le galetas du pauvre. On pourvoyait à leur vêtement, à leur manger. Ils ne luttaient plus d'heure en heure pour la conquête du salaire dérisoire. Et cela munissait d'une aise nouvelle les conscrits. Au bivouac, ils discutaient fréquemment les mérites de leurs races diverses.

—À preuve, opinait Tréheuc, que le général Moreau est de Morlaix, en
Finistère, où je me porte natif.

—Peuh! revendiquaient les Alsaciens, il y a dans l'armée trois généraux qui sont nos pays: le citoyen Richepanse, de Metz; le citoyen Molitor, de Hayange en Moselle; le citoyen Ney, de Sarrelouis… Sans compter le général Lecourbe, du Jura. Nos cousins vous commandent.

—Le général Vandamme, du corps de Lecourbe, sort de Cassel en Flandre, pays de mon oncle, dit Flahaut. J'ai un cousin dans la puissance.

—C'est tout de même ceux de Lorraine et d'Alsace qui sont à la hauteur.

—Le marquis de Grouchy et le comte Decaen, nos ci-devant seigneurs, commandent aussi, protestèrent des Normands. Mais ceux du Midi, et les Parisiens, ça vaut pas grand'chose!

—Les Parisiens ont trop de vices.

—Ingrat, ils enfantèrent la liberté!

—En même temps que ces Marseillais dont tu répètes le chant; pitchoun!

—Et que les Girondins morts pour la vertu!

—Vive la Nation! Tous les morceaux en sont bons! Corbehem se flattait d'offrir, par ce cri conciliant, l'occasion de trinquer avec la bière badoise.

Ainsi, plusieurs jours, ils allèrent par les routes des forêts. Les pommes de pin roulaient sous les pas des chevaux. Les bûcherons partagèrent du fromage dans la salle obscure des chalets. On écoutait bruire les petites sources. On admira les horloges de bois en vente chez tous les paysans à pipes de porcelaine. De minuscules personnages sortaient sur des balcons ajourés au couteau, lorsque sonnaient les heures; ce qui émerveilla les Bretons plantés devant le miracle, leurs grands sabres pendus derrière les bottes, sous les basques de l'habit vert.

Les chevaux burent dans les auges de granit où les lavandières cessaient un instant de rincer le linge, tandis qu'Ulbach, leur montrant sa denture, les interrogeait. On commença de craindre l'ennemi. Le détachement cerna les villages avant d'y pénétrer. Marius chanta moins. Assez loin sur la droite, sur la gauche, au sommet des crêtes, le long des rideaux de chênes pouvant abriter les tireurs autrichiens, les Gascons, flanqueurs de la colonne, bavardaient à peine. Le sixième jour, à midi, Pitouët ayant poussé le galop de sa jument jacobine vers un hameau où il pensait boire du vin blanc, faillit heurter, au détour d'une ruelle, un haut cheval qui supportait un gaillard vert, plastronné d'orange et coiffé d'un schapska. Entre le schapska et le plastron, il y avait une figure rousse, étonnée, balbutiante. Pitouët chercha d'abord dans sa mémoire à quel corps de la République pouvait bien appartenir le quidam. Au bout d'une seconde, seulement, il imagina que l'intrus devait être l'ennemi. D'abord ils s'étonnèrent l'un de l'autre; puis, d'un silencieux mais commun accord, ils tournèrent bride, chacun, et piquèrent des deux, sans demander leur reste. Pitouët dégaina cependant; comme il n'entendit point claquer de pistolet, ni bondir de galop, il retourna. En tabliers de coton rouge, des paysannes regardaient craintives, par une grande porte entr'ouverte. Pitouët acquit le sens qu'il représentait la Nation. Il appuya sur la bride et revint au pas, armant sa carabine. Le cœur lui sautait dans l'habit, la sueur coulait du casque. Héroïque, il arrêta sa monture; mais sa voix morte ne réussit pas à questionner les femmes aux corsets de toile bise. «Pitouët, se dit-il, reste là. Tu dois à ta dignité de mourir en Romain…» Il attendit le retour du quidam au schapska. Ses pieds tremblèrent sur les étriers. Il envia le calme de la jument qui, paisible, secouait les mouches en remuant tour à tour les quatre jambes.

C'était un délicieux hameau, fait de cinq maisons en terre blonde, à chevelures de chaumes, à volets bruns, à balcons de bois. Sous les escaliers extérieurs pendaient des cages où roucoulaient d'aimables tourterelles. Une herse occupait la droite du chemin gras creusé d'ornières. Les feuilles se jouaient du soleil et du vent. Quelques poules vaquaient à leurs affaires, la patte prudente. Pitouët constata nettement ces choses. Il s'assura dans une pose noble, les brides au coude gauche, la carabine en travers, le sabre suspendu par la dragonne à son poignet. Il prêta l'oreille. Les jacasseries des oiseaux amoureux couvraient tous les bruits. «Attendons!» se conseilla Pitouët, redevenu peu à peu lui-même et prêt à rire de la double fugue en sens inverse qui avait éloigné les adversaires. On l'appela. Pied-de-Jacinthe rassemblait sa troupe. Le vieux soldat avançait doucement: «Toi aussi, tu l'as vu, le b…! Réponds!… Ah! tu as perdu la langue, mon garçon. Donc tu l'as vu. Je connais ça. Dans deux ou trois jours tu sauras que l'on ne se fait pas de mal entre éclaireurs, si l'on se rencontre seul à seul, ou deux contre deux. À quoi que ça servirait?… Alors… Faut boire un coup, ça te rendra la langue: Fraüen! Weiss wein? Geben Sie mir bitte…» Les yeux peureux, les femmes apportèrent une bouteille. Elles s'empressaient, pâles, actives pour essuyer les verres. Pied-de-Jacinthe empoigna la fiole et la tendit à son soldat. «Rengaine ton sabre, et enfile-toi ce liquide!… Là… Danke! c'est la Nation qui paye. J'écrirai au citoyen Premier Consul qu'il envoie acquitter le mémoire. En avant, Pitouët. Surtout ne casse pas la bouteille; et qu'il en reste pour ton supérieur!»

À la sortie du hameau, passé quelques arbres, ils reconnurent les
Bretons à droite, les Alsaciens à gauche, et Pitouët retrouva ses mots.

La chevauchée quitta le buisson, se réunit sur un plateau. Les pentes boisées continuaient de descendre à l'est jusqu'à la rivière grouillant au fond du terrain le long d'une petite ville tout en tuiles brunes. Ses fumées montèrent dans le soleil. Héricourt imagina que l'ennemi devait couvrir la place. Souhaitant l'appui de l'escadron, il envoya Marius et quatre Marseillais afin de reprendre contact. La ville étendue dans le ravin semblait pacifique. À l'ombre de la colline, les verdures claires d'une promenade publique s'alignaient, retroussées par le vent. Bernard se remémora les règles des traités d'armes sur la reconnaissance des places. Il jugea bon de pousser jusque ce jardin, derrière lequel une esplanade pouvait servir de champ à un parti de cavaliers. On déborderait ainsi, par la droite, cette position.

Qui envoyer? les plus lestes!…

—Cahujac! Les Gascons!…

Héricourt expliqua son dessein. Le petit homme au teint brûlé, à l'haleine forte, devança la fin du discours et l'acheva. Son bras vif enserra dans un geste les maisons, la promenade, la rivière et les montagnes.

—Si tu rencontres l'ennemi, brigadier, recommanda Bernard.

—Je l'enfonce, té!

—Si tu peux.

—Bagasse! si je peux? Si je veux! Pour mon escouade! Dragons, à gauche!
En file… Au trot… Maarche!… Oui, mon lieutenant. Compris. Compris.

Les cinq drôles s'éloignèrent vite, et ne voulurent entendre davantage. Déjà ils décrochaient de la bandoulière leurs mousquetons, et mettaient la main aux yeux, méprisaient d'imperceptibles adversaires. Bernard les suivit de toute son attention. C'était son premier acte d'officier, la reconnaissance de cette ville où l'infanterie de la division comptait rafraîchir. Il importait qu'il nettoyât les abords et que son escadron la couvrît. Son régiment devait aussi parvenir derrière lui, afin de garnir la crête ouest de ce vallon où afflueraient bientôt les fantassins. Depuis vingt-quatre heures, on entendait par moments des feux de file découdre l'air. Pour passer l'Alb, il avait fallu tirer le canon. Sans la voir il sentit que l'armée entière, se concentrant par les vallées des ruisseaux, les routes, les versants, les pentes, les flancs des forêts, allait au nord-est, vers les lignes d'Engen à Stockach, défenses naturelles qui fermaient le bassin du Danube. Certes des colonnes s'allongeaient sous les bois, débouchaient des villages entrevus à l'horizon du sud. Bernard traînait aux sabots de son cheval la Nation en marche. Il se devina le pivot de l'aile gauche enveloppante qui rabattrait sur le centre de Lecourbe, les Impériaux, attaqués de front par Moreau. Régiments à l'assaut, escadrons à la charge, batteries accourues, forces réelles, ses idées s'agitèrent, tandis qu'elles imaginaient, à défaut du regard impuissant, les actes des Gascons disparus au coin du bois de hêtres.

Là, Cahujac évitait les souches abattues. Des excréments humains, des traces de feu, des épluchures, des semelles arrachées lui prouvèrent le récent abandon d'un campement. Il fallait que les troupes autrichiennes fussent nombreuses pour s'être cantonnées ainsi hors la ville. Il avertit les Gascons qui modérèrent l'allure de leurs bêtes et se concertèrent. Ils n'admirent point les précautions du brigadier.

Leurs yeux actifs s'excitaient, leurs paroles rivalisaient de bravoure. Mais ils finirent par se reprocher des faiblesses anciennes, afin d'insulter aux avis de la prudence: «Sais-tu si on ne nous guette pas, dans le bois?—D'abord Gouvion Saint-Cyr descend vers nous du Nord.—Oui, le lieutenant a des ordres pour toucher sa droite.—Ces brigands-là seuls nous séparent de lui.—Brigadier, laisse-nous entrer là-dessous, à deux, pour voir.—Et si on nous déborde?—Faut pas avoir peur.—Le peloton nous soutient!—Toi, mon bon, reste ici, pour communiquer.—Alors quoi, je suis un propre à rien?—Bon sang, de bon sang, je te commande!—Motus.—Ils peuvent venir par le ravin, là.—Ou glisser à travers le buisson.—Hé, puisque le peloton nous soutient!—Et Gouvion Saint-Cyr avec ses 25.000 hommes qui sort, à notre gauche, de la Forêt-Noire.—Et Sainte-Suzanne derrière lui avec 20.000 encore.—Et Moreau qui nous appuie, sur la droite.—Moi, mon bon, je me sens 30.000.—Va, va, le général Richepanse ne nous laissera pas dans la mélasse. C'est un Lorrain. Les Lorrains et les Gascons, c'est fait pour s'entendre.—Allons, qui avance?—Silence, toi. À Landrecies, tu as manqué de nous faire prendre par les Autrichiens de Clairfayt, en gueulant comme ça!—Ça m'a rapporté un coup de feu dans la cuisse.—Dans les Hollandes, sous Pichegru, nous avons enlevé, la nuit, tout un bataillon batave, parce que les sentinelles éternuaient.—Chut.—Motus.—En voilà qui galopent.—Où ça?—La carabine!—Chut!—La carabine!—Gare à ta giberne!—Attention!—Au bois!—Il y a trois chevaux.»

Ils s'y mirent à l'abri; ils se regardaient en faisant les braves. «Bon, murmura Cahujac, ils nous arrivent. Faut un prisonnier pour les nouvelles! Attention. Ce n'est plus l'heure de penser à sa bonne Catherine! Quand je sifflerai, nous foncerons!» Ils râlèrent. Leurs genoux serraient les flancs des bêtes «Les sabres!» chuchota Cahujac!

À ce moment, les chevau-légers s'engagèrent entre les arbres. Leurs montures les secouaient. Ils se hâtèrent.

Sous leurs schapskas écarlates, ils montraient des figures anxieuses, des yeux clignés, des bouches entr'ouvertes. De longues lances à flammes jaunes gênaient leurs mains. Au trot dur de leurs bêtes, ils approchaient. On put compter les boutons dans la bande des culottes vertes. Une lance s'embarrassa parmi les branches. Ils crièrent des jurons allemands, et, comme la flamme jaune se déchirait aux aiguilles de pin, les deux autres cavaliers se retournèrent, tirant sur les brides. Cahujac siffla.

Cris. Injures. Et les bêtes caracolèrent aux piques furieuses des éperons. Cahujac pointa dans le plastron amarante de l'homme qui avait le poing tenu par les lanières de la lance empêtrée, lequel, de suite, expira, toussant la vie. Il resta suspendu à sa lance et au sapin; la tête pencha contre l'épaule. Son cheval docile ne bougeait. Pour une entaille à la croupe, un alezan rendu fou emporta son grand cavalier dont les branchettes basses arrachèrent le visage, malgré qu'il se vautrât sur la crinière afin d'éviter le sabre d'un Gascon à la poursuite. Celui-ci n'entendit pas les cris des camarades, et la lance du troisième chevau-léger lui pénétra dans la nuque avec la moitié de la banderole jaune. Aussi le grand échappa, et le Gascon, enlevé des étriers par le coup, lâcha son sabre, tomba, gardant au col le fer de la hampe rompue. Mais les dragons éperonnèrent leurs bêtes. Le chevau-léger franchit un buisson. Les dragons sautèrent après lui. Personne ne cria plus. On râlait; les fourreaux couraient en éraflant les troncs d'arbre. Cahujac, d'un revers de sabre, tailla la giberne du fuyard qui jeta sa hampe brisée, dégaina malaisément. Or, un cadet de Bergerac, qui avait le meilleur cheval, parvint au flanc. Son barbe, entraîné par l'exemple, rivalisait, les naseaux sur la croupe de son émule hongrois. «Cadet, cria Cahujac Hardi!» Alors le cadet présenta le casque au coup probable du chevau-léger. Soucieux de ne pas abîmer l'animal de prise, il ne frappait point, le sabre prêt à la parade. Ce fut un instant de course passionnante. Les joues du cadet se colorèrent. Il rit presque; car, le fugitif occupé surtout de sa vitesse, et redoutant les représailles de quatre hommes qu'il entendait le rejoindre, ne menaçait plus. Soudain, par-delà les arbres, on reconnut les crinières et les carabines d'autres dragons. Le chevau-léger leva la main, jeta son sabre et tira les rênes. Il se rendit au cadet de Bergerac, qui, le feu sur les joues, les yeux joyeux, criait à tue-tête: «Je l'ai! je l'ai!»

Marius était là, entre des Marseillais. L'on arriva sur le chemin.

«Troun de l'air! Mon garçon, tu tireras bien trente écus de la bête, et l'homme te vaut les galons.»

Chacun souffla. Les chevaux écumaient. Les figures saignaient, à cause des épines et des ramilles qui avaient fouetté les visages des coureurs. Blond et gras, le chevau-léger ne parut point autrement contrit.

«Malin! lui dit Marius, tu ne risqueras plus ta peau avant la fin de la guerre. On va l'envoyer au chaud.»

L'Autrichien ne comprit pas. Il déboucha sa gourde et offrit du geste aux dragons, avec un bon rire.

Au retour, ils virent l'ennemi mort, toujours suspendu par sa lance à l'arbre. Le sang de la bouche béante rougissait le drap vert d'une manche. Sans faire chanceler le cadavre en selle, le cheval broutait les jeunes pousses de l'arbre. On retrouva débarrassé de son habit, de son casque, assis à terre, le dragon atteint. De lourdes larmes ruisselaient au long de sa figure adolescente. Il fermait la plaie avec ses doigts. On déchira sa chemise pour un bandage; on le hissa sur la bête. Après on repartit au pas. Cahujac et le cadet coururent devant, le prisonnier entre eux. De lui, Bernard sut que la ville était pleine de troupes dissimulées dans les jardins et la promenade publique. Presque aussitôt, le soleil pénétra l'ombre qui, dans le bas du val, obscurcissait les verdures. Il éclaira les feuilles. Il dora la terre. Il étincela contre des métaux alignés. Héricourt dut admettre que c'étaient les fusils des soldats en bataille. Heureusement, Marius avait rétabli le contact de l'escadron qui arrivait au trot.

En tête galopaient le colonel et ses officiers. Suivi du prisonnier, Bernard Héricourt fut au-devant d'eux. Son orgueil craignit un blâme du supérieur, gros homme de quarante-cinq ans, jadis écuyer du duc de Luxembourg, et qui, lors du 10 juin, avait conduit les sans-culottes à l'hôtel de son maître, afin d'y recueillir la correspondance. La Convention l'avait récompensé en le nommant officier de remonte. Il avait gagné ses grades ensuite dans les Flandres et dans les Hollandes, en sabrant. Il lisait à peine. Sa haine des royalistes lui avait valu de la faveur, non moins que sa bravoure contre leurs alliés.

—Eh bien! Monsieur, cria-t-il de loin. Et il frappait sa cuisse de son gant lourd.

Le lieutenant parla.

—Plus haut, Monsieur! Plus haut! Je n'entends rien!…

Bernard haussa la voix fièrement.

—Bien… Bien! dit le gros homme. D'ailleurs, vous êtes, je pense, plus que moi le maître du régiment. Que devons-nous faire?

—Mon colonel…

—Moi, je chargerais cette canaille…

Il désigna la ville encaissée dans le ravin, au bas des pentes. Bernard tenta de l'éclairer sur la folie d'une telle manœuvre.

—Monsieur, je dois toucher aujourd'hui la droite du général Gouvion Saint-Cyr. Je connais mes ordres, s'il vous plaît. Cette bicoque fait obstacle. Il faut l'enlever.

—Notre prisonnier appartient au petit corps qui défendait avant-hier le passage de l'Alb. Ce corps a usé d'artillerie.

—Monsieur… Je me f… de leur artillerie, moi! Il est une heure. Avant cinq heures, je dois avoir pris contact avec les flanqueurs du général Gouvion Saint-Cyr. À deux heures, nous déboucherons de la vallée, au nord. Capitaine, va reconnaître le terrain. Le régiment marchera en colonnes, par pelotons… Une fois en bas… On se formera en bataille devant ces prés, où tu aperçois de l'infanterie… Monsieur, rejoignez votre escadron.

La fureur gonflait les veines de sa face rouge. À la fin des phrases, il claquait la culotte de peau enveloppant sa large cuisse.

Bernard Héricourt revint jusque son peloton et transmit le commandement à Pied-de-Jacinthe. Pourquoi le colonel le haïssait-il?

Ce fut un moment pénible. Il se crut abandonné du monde, et le désastre envelopperait, en outre, son régiment. Mourrait-il? Irait-il, captif, périr d'ennui dans une forteresse des monts Carpathes, après les marchés indéfinies sous les quolibets allemands des villageois. Et ses hommes, de quelle façon le jugeraient-ils, ayant écouté les paroles du colonel qui, pour un peu, eussent qualifié de couardise la prudence. Héricourt n'osa plus voir ses Gascons, ni leurs figures égratignées, ni ce blessé pâlissant entre ses cravates de toiles rougies, à chaque pas de sa monture.

L'esprit du lieutenant ricanait, ironique envers soi: Aurélie était le sentiment! Zulma, l'amour! Bonaparte, la gloire!… Pitouët injuria «le nouveau Cromwell», dans le discours tenu à sa jument jacobine. La gloire qui allait finir dans la défaite du régiment éclairé par leurs soins! Le caractère!… Scipion! Marius! César! Les aigles! Où sa grandeur en cet instant? Il s'interrogea. Sa grandeur était de subir le sort, résigné, sans murmure, sans violence. Il se vit comme une ruine que les vents assaillent. Et dans cette ruine, un barde solitaire touchait la harpe en chantant la magnificence de sa faiblesse.

Néanmoins le colonel, cette brute, n'avait point lu trois des livres qui enseignent la guerre. Quelques bassesses et des trahisons civiles l'imposaient comme chef à Bernard Héricourt, qui portait en soi la faculté de vaincre. Proclamer aux soldats l'injustice, les prendre à témoin, supprimer l'imbécile, et préparer, en dépit de tout, la victoire de la Nation!… Il méprisa la nuque épaisse de l'ancien postillon et ses gestes d'écurie. Il se surprit à frapper du poing son cheval pour une désobéissance futile. Enfoncer sa lame dans cette nuque épaisse, débordant le col écarlate de l'uniforme… ah!

La colonne suivait un chemin à travers bois. La poussière montait du sol, saupoudrait les habits verts, le poil des montures, le cirage des bottes. Le silence des hommes devint solennel. Chacun, à part soi, appréhendait la peur prochaine du combat. Aux cimiers trop droits, aux crinières trop raides, à l'attention qui évitait toute faute minime dans la conduite des bêtes, Bernard devina cette angoisse contenue. Les soldats réunissaient le total des chances possibles en exécutant avec scrupule les prescriptions réglementaires. Ils rectifiaient l'emmêlement des brides. Ils lâchaient aussi le bouton de veste qui gênerait l'aise. Plusieurs raccourcissaient les étrivières, afin de sentir l'étrier comme un piédestal solide pour le geste de mort. Les Gascons seuls bavardaient encore, cherchaient à voir par le travers des files le bout de la route et le hasard. Les Alsaciens tâchaient de grandir en se redressant. Ceux de Marseille au contraire se ramassaient, déjà prudents, à l'abri des encolures. De toute l'inquiétude de leur œil bleuâtre, les Bretons questionnaient les figures des chefs, des camarades, comme si l'on pouvait leur dire le sort. Froids, les Flamands s'assuraient de leur assiette en selle et prenaient une attitude de colère grave. Les Tourangeaux essayaient de ne rien connaître, la tête basse, les yeux clos, déjà prêts à s'endormir du sommeil définitif tout accepté. Bon chien de troupeau, Pied-de-Jacinthe s'assura que les mousquetons se décrocheraient facilement, que les sangles ne glisseraient point. Les rides plissant sa vieille figure aux favoris gris, il côtoyait le peloton, sans hâte, sans paresse, méthodique; puis vint trotter à la droite du Parisien qu'il chérissait, lui donna des conseils mal entendus par l'homme nerveux, blanc déjà comme la craie, et que son col étrangla.

Un commandement, deux, dix, se répétant au long de la route; et, pareils aux leviers d'une mécanique immense, les escadrons évoluèrent sur le pivot du centre.

On galopa derrière une ligne faite de crinières noires, de gibernes dorées, de portemanteaux bouclés, de croupes animales. On croisa l'élan contraire d'une autre chevauchée. Les fourreaux de sabre sonnaient. Les crinières s'échevelaient. Les doublures écarlates des basques d'habits illuminaient. Le terreau d'un champ jaillit jusque les fontes. Le trot s'assourdit.

«En bataille. Par escadrons…»

L'âme de Bernard, un instant saisie par le mécanisme du régiment, se libéra. La ville apparut de nouveau très proche, à l'est, au pied d'une vaste pente, avec ses ponts encombrés de blanche infanterie, sa promenade où luisaient les baïonnettes des Impériaux, ses rues pleines de chariots, de troupes, de gens à cheval, d'habitants qui fermaient leurs portes et rabattaient leurs auvents. Le clocher lança le premier coup du tocsin. À droite et à gauche du lieutenant, la brigade entière des dragons s'étendit, lumineuse par tous ses casques, les officiers en avant, sur des bêtes fiévreuses.

À cinq cents toises devant la ville brunâtre, une géométrie humaine s'immobilisait: deux carrés de bataillons, aux guêtres noires, avec le bronze de quatre pièces braquées entre eux. Ce ne bougea plus. On vit seulement fumer les mèches aux boute-feu des artilleurs; tandis que, sur la gauche de la pente, au sud, les chevau-légers réunis et minuscules, attendaient le signal de la charge en flanc. «Jolie situation!» grogna Bernard.

Mais le général de brigade s'avançait hors de la ligne. C'était, sur le grand cheval blanc, un freluquet perdu dans une redingote fleurie d'or, écrasé par un vaste chapeau aux plumets fastueux. Un sabre d'or pendait à la selle. L'essaim d'état-major le suivit au pas. Il tourna, parcourut le front de bandière, gesticula.

Bernard Héricourt se demandait quels ordres miraculeux allaient sortir de cette bouche. À mesure que le général s'approchait, on entendit mieux sa voix aigre. Il s'égosilla. On distingua les mots: «Nation, République… Guerre aux tyrans!» et l'on aperçut sa petite figure gamine engoncée dans la cravate noire, dans les broderies du col double. Arrivé devant le peloton d'Héricourt, il s'arrêta. Les genoux maigres de ses jambes bossuaient la peau de la culotte serrée contre la chabraque pourpre du grand cheval blanc.

«Enfants de la République…» il étendit son gant de daim vers les pompons des casques… L'ancien postillon abaissa le sabre; mais, à ce moment, un capitaine au galop s'arrêta net devant le petit général, dont les boucles blondes et grises débordèrent le grand col. Les propos furent sans doute graves, car le freluquet se rappelant à peine l'urgence du discours, déclama: «La Nation vous contemple! L'armée vous suit… Voilà les satellites des tyrans. Dragons de la 3e brigade, foutez moi ces bougres de cochons dans la rivière! Vive la Nation!»

—Vive la Nation, gueulèrent les Alsaciens.

—Vive la Nation, crièrent ceux de Gascogne… en écarquillant les narines.

—Vive la Nation, chevrotèrent les Tourangeaux, les yeux fermés.

Pitouët ouvrit une bouche d'où ne put issir aucun son. Déjà le grand cheval blanc du petit général doré diminuait au loin sur l'étendue verte des emblavures.

Vraiment ce tacticien ne montra point de sottise. Il comprit que les canons chargés à mitraille ne tireraient qu'à petite portée et le laisseraient d'abord accomplir sa manœuvre. Le second régiment de la brigade, arrivé par colonnes et n'ayant pas fourni de reconnaissances, avait des chevaux en meilleure forme. On le fit passer au galop derrière les trois escadrons de l'ancien écuyer. Jetée loin, sur la gauche, cette masse dessina de l'ouest au nord un mouvement élargi, dont la courbe devait atteindre les Impériaux sur le flanc parallèle à la direction des pièces établies entre les carrés, flanc non couvert par leur feu.

Parvenu à la hauteur de cette face d'infanterie, le premier escadron fît un à droite qui le porta en ligne contre le double rang des fantassins aux bonnets de poil.

Surpris, Bernard étudia l'évolution. Le deuxième escadron exécuta le même «à droite en ligne», puis le troisième; les trois masses assemblées galopèrent d'un seul flot luisant. La vue du jeune homme embrassa l'évasure bleuâtre des collines boisées, au fond de quoi les géométries humaines bastionnant les perspectives de la ville semblaient d'autres murs devant des murs de briques. La clameur sinistre du tocsin ne cessait pas, et la fourmilière autrichienne noircissait les bords de la rivière, affluait aux ponts, entrait dans le soleil, s'éteignait dans l'ombre, se mouvait en colonnes, en lignes, hérissées de bayonnettes. Des gens à cheval trottaient. La rumeur s'amplifiait partout jusque la courbe du ciel bleu où crièrent aussi deux cigognes.

Avec ses bêtes bondissantes sous l'écume noire des crinières échevelées, le flot des dragons se précipita vers l'est de la pente et les carrés. Force en lueurs que les Tourangeaux eux-mêmes regardèrent les yeux larges. Les Gascons se dressaient, parlaient, Pitouët reprit des couleurs. La ligne de centaures aux ventres rouges avalait l'espace. Parmi le peloton de Bernard, tous vécurent l'élan de ces hommes, et non plus leur crainte ou leur fièvre. Soudain les reflets des fusils illuminèrent le rang autrichien, s'éclipsèrent. Un éclair se propagea qui vint découdre l'air jusque dans les oreilles du lieutenant. Et alors il ne sentit plus rien de ses appréhensions, il voulut s'élancer aussi; il eut un désir de lutte aveugle; ses yeux se brouillèrent; ses membres s'énervaient. Il injuria les Gascons sortis du rang, et Pitouët criant à tue-tête: «Vive la nation!» peut-être pour s'étourdir, car on aperçut, derrière le flot de la charge avancée, des chevaux à terre et ruant, des hommes écrasés par leurs bêtes, un dragon démonté se tenant à deux mains les tempes, et qui finit par choir tout à coup les bras étendus.

—Dragons, à vous!… Pour charger! hurla le colonel… Dragons en avant!… Maarche!

Un flot neuf se précipita, et la terre rejaillit, et le sol trembla en grondant, et les crinières des casques et les profils équestres engloutirent l'horizon, les gestes du régiment engagé, les géométries des carrés, la perspective de la ville. Une seconde fois le feu de file vint découdre l'air dans les oreilles.

—Au deuxième escadron!… Pour charger… Dragons, en avant…
Maarche…

D'autres forces bondirent, dont le tourbillon enivra les hommes. En même temps le tonnerre du canon se prolongea.

—Au premier escadron!…

—Peloton! cria Bernard aveuglé, sourd, en étreignant la chaleur de sa bête… Les hommes saisirent les rênes, dégainèrent d'un seul tintement.

—Par pelotons… Dragons en avant!… Maarche!

—Maarche! hurla Bernard.

Il ne comprit pas d'abord pourquoi, à l'opposé des autres escadrons, l'on tournait le dos aux carrés… Mais son cheval partit à la suite du troupeau fou, des crinières envolées, des croupes ruantes, parmi les jets de terre et l'odeur de poil humide. On se lança. Il ne pensa plus.

Tout se fracassait. De la mitraille creva l'air. Les sabres heurtaient les étriers; le sol sautait en morceaux.

Héricourt prétendit apercevoir les soldats. Yeux clignés sous les casques, figures mortes, corps rejetés en arrière, mains crispées aux arçons, il aperçut cela, mais pas un homme.

—Pelotons! se dirent les voix d'officiers. À droite et à gauche… déployez… Pelotons…

—Attention, cria Pied-de-Jacinthe, on va s'arrêter…

—Haalte!…

Dix secondes encore les bêtes résistèrent au mors, et puis se fixèrent en soufflant.

Alors Bernard se vit à la gauche de la ligne. Devant lui grandissaient les schapskas écarlates des chevau-légers, dominant leurs montures au galop, et dardant la flamme jaune des lances. Les voix commandèrent. Bernard répétant les ordres, tâchait de se rendre compte. Son escadron protégeait la charge des deux régiments contre l'attaque en flanc des chevau-légers. Les carabines des hommes sautèrent dans leurs mains. Les chiens craquèrent.

—Visons bien, ou tant pis pour l'omelette. Les œufs vont casser, recommanda Pied-de-Jacinthe.

De fait, deux escadrons accouraient sur le leur, et manœuvrèrent pour déborder. Il fallut se disperser en fourrageurs, afin d'étendre la ligne. Un peloton alla former soutien en arrière… «Ils perceront tout de suite,» craignit Bernard. Mal commandé, l'ennemi ralentit sa hâte, hésita, dans le but unique d'envelopper la droite de l'escadron et de courir sus à la charge. Mais on entendit la voix grêle du petit général. Son cheval blanc trottait large. Il cria. Les capitaines répétèrent son commandement, et l'escadron se trouva divisé en groupes, qui, la carabine armée, présentèrent quatre échelons successifs à franchir. Sans essuyer de feux croisés, il était impossible de s'immiscer entre eux. Alors, selon que les chevau-légers remontant la pente tentaient l'attaque de la droite, à l'ouest, ou que, la descendant, ils tentaient celle de la gauche, à l'est, le petit général conduisait les marches et les contre-marches des pelotons, en telle sorte que partout l'effort des chevau-légers rencontra la quadruple perspective d'obstacles humains. Leurs chefs n'eurent pas l'audace de charger le front. Dès qu'ils voyaient les pelotons français mettre en joue, ils changeaient de manœuvres; et ce fut une sorte de jeu d'échecs où les cavaliers des deux partis occupaient alternativement les cases sur l'étendue verte de l'emblavure.

Bernard laissa toute angoisse. Déjà les Gascons près de lui souriaient aux ordres déplaçant leur ligne, détournant leur marche, fixant leur front, doublant les files, les dédoublant, les portant à droite, à gauche, en avant, puis en arrière. Les Alsaciens s'énervaient un peu. Pitouët eut voulu connaître ce qui se passait vers la ville où roulait le tonnerre du canon et crépitait la fusillade. En arrière, des bouquets de buissons et un pli de terrain cachaient l'est. Sur les figures des Bretons, l'assurance aussi reparut. L'escarmouche devenait amusante. Il sembla que l'on fût en une prairie délicieuse, pour une parade au carrousel. Les deux partis rivalisaient de promptitude et d'adresse. Cependant les dragons constatèrent qu'ils battaient en retraite. Peu à peu ils se rapprochaient des buissons les séparant de la ville. «On recule, grognèrent les Alsaciens.» Bernard observa que les montures des chevau-légers avaient les paturons poilus. Il distingua la couleur des favoris, le dessin des plaques de cuivre sur les schapskas, les bandoulières blanches, les aiguillettes, les parements amarante, la figure vieille, d'un officier et sa haute bête rousse; cette figure vociféra sous une lame brandie; la bête rousse s'enleva, tendit le cou, grandit aussitôt rapprochée par un galop que suivait le galop de cent chevaux, dont les crinières secouées voilèrent cent rictus attentifs sous les schapskas écarlates.

—Halte! commanda le petit général.

—Joue, cria Bernard… et il attendit la meilleure portée.

Vingt-quatre carabines restèrent horizontales sous les casques inclinés. Les sabres nus pendaient par la dragonne aux poings. Les chevaux soufflèrent en s'ébrouant. Les faits se substituèrent aux réflexions; ils apparurent dans le geste du vieil officier autrichien, assurant les rênes en sa main, dans les lueurs des boutons de cuivre aux plastrons amarante, dans les mouvements des lances basses et de leurs banderoles.

Seul, un chien claqua, celui de Pitouët, puis un, celui de Cahujac, ensuite, un à un, ceux des Marseillais. Pied-de-Jacinthe jura plus fort que le bruit.

—Feu! jeta Bernard pour obéir aux premiers tireurs.

Les Alsaciens et les Tourangeaux lâchèrent la salve. Deux montures de chevau-légers s'écroulèrent. Un Gascon lancé par dessus vint tomber contre Ulbach, les mains en avant; puis s'agenouilla pour se relever. Mais à l'ordre, les dragons firent avancer leurs bêtes, et l'homme bousculé par celle d'Ulbach hurla comme un chien que l'on fouette.

Héricourt éperonna. Il n'eut plus le temps de voir le reste de l'escadron. Les soldats, muets, assuraient leurs armes Pitouët cependant tourna la tête et cria de prendre garde, en même temps que de sa lame abattue il souffletait la schapska la plus proche. Un Tourangeau fut couché en arrière sur la croupe de son cheval par une lance dont le bois fléchit. Après, ce fut un trou rouge au corps du dragon beuglant qui battit l'air de ses mains folles. Un tourbillon de diables verts plastronnes d'amarante surgit de partout sur de petits chevaux vifs; les lances passèrent entre les dragons. Les Alsaciens les coupaient par grands coups de taille.

En une seconde, le pays et le ciel disparurent derrière les masques ennemis, leurs narines frémissantes, leurs bouches tordues pour hurler en allemand, la forêt des lances droites qui renforcèrent le passage des lances couchées, qui traversèrent les groupes du peloton, les cris, les ruades, les estocades, les commandements clamés par le vieux Pied-de-Jacinthe, droit sur l'étrier. Bernard les répétait de toute sa force, inconscient. «Dragons, taillez les lances!—Dragons, sabrez les lances!—À toi, Cahujac, derrière!—Crève le cheval, Pitouët! Le cheval!…—Dragons, sabrez les lances.—Dragons, sabrez à droite…—Dragons, sabrez à gauche!—Dragons, taillez les lances!—Ralliement!…» Menace pointue des fers enveloppés de drap jaune. Claques des pistolets. Chocs des chevaux. Et la bride coupe la paume de la main crispée. L'ouragan passe avec ses têtes fantastiques, ses yeux d'épouvante, sous les schapskas ses corps ramassés, derrière la protection des lances immuables…

Bernard n'eut pas le loisir de penser. Vit-il réellement le moulinet magnifique qu'exécutèrent les Gascons, auréolés des lueurs des lames. Admira-t-il la colère calme des Flamands sur leurs bêtes tenues en arrêt, et qui reçurent l'ennemi par de grands gestes de mort haut levés, coupant les épaules vertes, balafrant de l'oreille à la bouche les visages adversaires? Entouré des Alsaciens qui sapaient le milieu des bras gênés par la longueur des lances, Héricourt imagina seulement de crier qu'on ouvrît les rangs pour laisser fuir l'élan du galop, afin qu'on se reformât derrière le passage de l'ennemi. Là était son devoir, l'œuvre de son caractère. Il se contraignit à ne point connaître autre chose de cet instant tumultueux, sauf le péril d'une lance accourue qu'il évita en creusant la hanche, en levant le sabre rabattu tout de même sur une queue de cheveux blonds soudain tranchée, tandis que l'homme, instinctivement rejetait en arrière la tête et serrait ses vertes épaules couvertes d'une rosée sanglante. «Ralliement!» ne cessa de crier Bernard. Vers sa lame haute, les crinières des casques et les caracoles des chevaux s'agrégèrent, se bousculèrent, s'immobilisèrent. «Chargez vos armes!»

Jusque les buissons, déjà, où ils se rassemblaient assez mal, les diables verts poursuivaient leur fuite, qui tournant l'obstacle, qui le sautant, qui arrêtant net sa monture. Leurs blessés glissèrent de selle, pour souffrir étendus.

Tout de suite Bernard voulut rejoindre l'escadron. Il ne l'aperçut pas, il n'entendit plus le canon aussi près: cela tonnait loin. Au-delà du pli de terrain, comme pour atteindre la charge des deux régiments, les chevau-légers se hâtèrent de disparaître, insoucieux de leurs blessés à terre, de leurs camarades démontés qui ressurgirent, épars, dans l'embarras de leurs fourreaux.

Bien que le sang échappé d'une fêlure au sourcil pût interrompre les mots de Pitouët, bien que le Tourangeau percé par la lance continuât de blêmir, la bouche en hoquets, contre terre, les dragons jouissaient à l'aise de se voir exempts de blessures et de n'avoir qu'à frotter leurs jambes meurtries par les chocs. Ils parlaient ensemble, tout en bourrant la cartouche au fond de la carabine.

«—Où sont-ils?—Ils viennent de sauter le buisson.—Ils se sauvent.—Les autres pelotons les auront pris en flanc.—J'ai entendu les nôtres tirer dessus.—Moi, pas.—Ni moi.—Moi, si.—D'abord, c'était la manœuvre de notre escadron.—Certainement.—Taisez-vous donc, ils ont enlevé tous les pelotons, excepté le nôtre.—Ils étaient vingt contre un.—Mais où courent-ils, bougre d'idiot?—Pardié, ils courent sur le dos de notre régiment pour prendre la charge à revers.—Vont-ils revenir?—Mais non.—Tu vas voir.—Tu peux t'apprêter.—Et le général?—Ils l'auraient enlevé?—Tu veux rire.—Ça ne se laisse pas enlever comme ça, un général, c'est bon pour nous de rester là. Les panaches ça se met à l'abri, d'abord.—Qui a entendu les pelotons tirer.—Moi.—Toi!… Veux-tu te taire, j'étais à côté; je n'ai rien entendu.—Voyons, renfilez les baguettes.—Personne n'a perdu sa pierre?—Non, brigadier.—Regarde le pauvre diable qui souffle.—Il ne fera plus ses farces.—Comment a-t-il reçu ça?—J'ai vu la lance arriver, mon pays! Moi je faisais le moulinet, contre un roussot qui voulait me lâcher son pistolet dans la figure. Pan! Un coup de taille et le pistolet claque dans les oreilles de son cheval qui saute en l'air; je l'ai échappé belle.—Moi je lui ai coupé la hampe net, comme avec la serpe! Ah! il avait l'air nigaud, en regardant ce qui lui restait de bois!—Moi, j'ai crevé deux chevaux. Tiens, celui-là qui se tire de dessous le grison, c'est mon homme.—Qui t'a fait ça, Pitouët?—Je sais pas, je n'ai senti qu'après.—Ça saigne.—T'auras un bleu.—Allons! silence.—Rassemblez les rênes.—Quatre hommes de gauche, sortez.—Quoi, Tourangeau, t'as plus peur.—Peuh!—Silence, fils de salopes! Qu'on vous dit!—T'as perdu ton sabre, toi, mauvais bougre! Nondain, relève ton copain, défais-lui le ceinturon… Cavaliers, en fourrageurs!…»

Héricourt tâchait de se reprendre à la bizarre ivresse où depuis une heure chantait son cerveau. Les faits immédiats de l'aventure se reproduisaient à sa mémoire par mille images successives qui l'empêchaient de réfléchir. Semblables à lui, les soldats contaient une chose, une autre; ils élargissaient leurs cols, ils étanchaient la sueur, ils retroussaient leurs manches, ils frottaient leurs contusions, ils exagéraient des prouesses. Pied-de-Jacinthe ne put les obliger à se taire, ni obtenir de savoir si les autres pelotons avaient tiré contre l'ennemi.

«Mon petit frère!» pensa Bernard. Non, Augustin n'avait pas encore vu le feu. Le lieutenant devait un ordre à ces dragons fébriles, isolés dans une sorte de prairie close de buissons. Il prêta l'oreille. Plus de fusillade. Une rumeur grandissait des fonds, vers la ville. «Marcher au canon!» répéta la mémoire de l'officier. À ce moment, un feu de file déchira l'étoffe de l'air. Des cris répondirent. Pied-de-Jacinthe estima que le peloton, peut-être tout l'escadron, se trouvaient cernés, et qu'il allait falloir mettre bas les armes. Bernard eût soutenu que les chevau-légers, ayant franchi son flanc-garde de dragons, ralliaient l'infanterie autrichienne, heureux de n'être plus coupés de la ville. Tous deux convinrent d'envoyer les gens calmes au-delà du buisson. Héricourt les suivrait. Il appréhenda de revoir l'officier des Impériaux qui avait, à la tête de sa troupe, percé le peloton, laissant à terre l'agonie du Tourangeau, puis du sang sur les visages, sur les mains, de la folié bavarde sur les bouches; ce vieillard maigre, dont l'œil férocement malin chatouillait de sa lueur les côtes menacées en outre par la pointe de son arme. Corbehem, Flahaut partirent à la découverte. La grande clameur continuait vers la ville.

Le casque pesait à la tête de Bernard. Il se raffermit en selle et se blâma de sa peur. Son caractère, à l'école des combats, devait acquérir l'excellence. Il s'admira, pensant à la preste manière dont il avait coupé la queue de cheveux au cavalier ennemi. Vraiment il était une force que seul tel vieillard à schapska écarlate eût pu, d'un glaive malicieux, terrasser par hasard. Derrière lui, il évoquait les aigles imaginaires des légions, il entendait le pas des centuries et le bruit fait par les cruches d'huile balancées au bout des pieux sur les épaules romaines.

Corbehem et Flahaut trottèrent vite, comme s'ils n'apercevaient nul péril par-dessus les buissons que devaient déjà franchir leurs regards. Les Alsaciens recueillirent les Impériaux démontés, cinq hommes, dont ils prirent les lances, les sabres. Ulbach vint dire au lieutenant que, selon les prisonniers, leur troupe constituait la gauche des bataillons formés sous la ville. Ils avaient craint d'être enlevés par des partis dont les dragons leur parurent seulement être les éclaireurs: car, depuis deux jours, les soldats de l'archiduc Ferdinand, descendus vers le lac de Constance, annonçaient la marche du corps Gouvion Saint-Cyr dans la Forêt-Noire.

À ces mots, le lieutenant crut le succès probable. Par crainte d'être tournés, les Autrichiens évacueraient la ville. Une joie de gloire l'étourdit subitement. Quand le geste de Corbehem eut signifié que l'ennemi filait au loin, il cria de mettre la colonne en route. Deux dragons aux chevaux boiteux reçurent la garde des captifs, qui fabriquèrent aussitôt un brancard avec des lances et des manteaux de cavalerie, d'après les préceptes de Pied-de-Jacinthe. On y coucha le Tourangeau. Sa blessure saignait à travers la compresse qu'arrosait une gourde allemande; et l'on voyait tressaillir le dos brun dénudé jusqu'à la culotte de peau. Ce groupe regagna lentement les bois de l'ouest, où se tenait la réserve de la brigade.

Bernard courut à la silhouette casquée de Flahaut en observation, la carabine sur la cuisse. Qu'apercevait-il, attentif et prudent?

Or la colonne rejoignit Héricourt. Encore fébriles, les dragons retroussaient leurs manches sur les poignets humides. Les narines reniflaient l'air. Les yeux s'agitaient entre les paupières enflammées. Arrangeant les courroies des manteaux, déboutonnant leurs plastrons rouges et leurs gilets blancs, ils parlaient rauque, s'essoufflaient. Plusieurs fourreaux de cuir s'étant cassés, lors du choc, les sabres nus pendaient par la dragonne au bout de leurs gestes vifs. Pied-de-Jacinthe, ne put contenir leurs paroles. «Pardieu, assurait Tréheuc, je le jurerais au Pardon, les mèches blanches du vieux flamboyaient comme nuit devant l'autel.—Et grand!—Deux toises et demie!—Huit coudées!—Tu as mesuré son sabre.—Pouvait-on voir quand il fit le moulinet; ce fut un ciel de foudre qui baissa sur nous!—Et sa bouche.—Tu as vu l'incendie dedans!—Une fournaise comme lorsque Landrecies brûlait.—Tous les autres semblaient être seulement la queue de son cheval!—Y en avait-il d'autres?—Qui pourrait le dire?—Ils étaient cent; imbéciles! cria Pitouët.—Cent? Ah là, là! Cent?—Trois, quatre.—Vingt, peut-être.—En tous cas, les autres, on les a pas vus.—Le pauvre Tourangeau, lui, les a bien sentis, et par la lance!—Tais-toi, Parisien. C'est le vieil officier qui a conduit la lance de son soldat…—Ah! chouan, peste de superstition!—Tout de même, j'aimerais mieux ne pas le revoir, le vieil homme, énonça Nondain. Dans la forêt d'Amboise, quand j'étais tout petit, ma sœur a rencontré le pareil qui fauchait les arbres avec une faux de cent coudées.—En Hanovre, dit Pied-de-Jacinthe, c'était un artilleur, toujours le même. Chaque fois qu'on l'apercevait derrière la batterie, pan, on passait l'arme à gauche.—Un vieux aussi?—Ma foi, le même presque.—Garde-toi, tu le reverras!—Allons, allons, paix, paix là, mes fils… Peloton, halte!» Le large dos immobile, la main levée de Flahaut les arrêtaient. Ils soufflèrent, contents de ne pas heurter l'ennemi. Bernard eut peine à distraire son imagination du fantôme vu par les soldats aussi. Entre les casques des deux Flamands, les nues de fumée blanche se déroulaient contre le pays. Du canon qui tonnait, au nord, devait être celui de Gouvion Saint-Cyr. Celui-ci allait prendre contact avec l'infanterie de Richepanse, derrière les dragons de Moreau parvenus au flanc de la ville qu'ils déborderaient. Les escadrons se reformaient sur la pente du terrain couvert par mille papiers de cartouches vides, qu'avaient jetées les Impériaux en retraite.

Non loin d'un caisson culbuté, le petit général s'agitait du haut de son grand cheval lumineux, et les colonnes secouant leurs têtes métalliques trottaient au signe de sa main tendue. Les deux régiments descendaient à la rivière, en aval de la ville, assez loin de cette promenade publique jusqu'où le vent entraînait les vapeurs de la canonnade autrichienne dont l'écho soudain se renforça dans l'est, devant eux, par-delà les étages boisés de la montagne. «Écoutez, dit Pied-de-Jacinthe…—L'écho!—Non pas, non pas. On se canarde aussi de l'autre côté… Tenez, leur cavalerie marche au canon…»

En effet, une chenille hérissée de lances droites commença de ramper par les labyrinthes des contreforts; les schapskas y firent une traînée écarlate. On distinguait parmi cette multitude les chevaux blancs des trompettes; et cela rapetissait à travers l'étendue montueuse, disparut à l'ombre d'une sapinaie, reparut à la surface d'un plateau. L'adjudant vint dire à Bernard de rejoindre l'escadron. L'on s'ébranla. L'allure du trot allongé coupa les paroles; mais les yeux s'intéressèrent au cortège des blessés reconduits en arrière aux bois de l'ouest, que protégeait le déploiement de la division Richepanse. Files de chevaux boiteux, malheureux sans habit, ou la tête capuchonnée de toiles sanglantes et qui enlisaient leurs grandes bottes dans le labour; prisonniers autrichiens aux blancs uniformes tachés de poudre, d'huile, aux guêtres boueuses, et balançant les lourdes civières faites de chabraques ficelées à des fusils; cela défilait avec lenteur par le centre des colonnes, sous la garde de dragons démontés, la carabine à l'épaule. De ces carrés d'infanterie, aux faces de feu naguère, Bernard ne reconnût que de gros rustres blonds courbant le dos et qui traînaient leurs jambes lasses, qui grimaçaient au soleil, qui plissaient leur front ceint de plaques en cuivre monumentales.

Cependant croissaient les détonations d'artillerie, les pétillements de la fusillade, les cris des chefs, les clameurs des hommes. Tels de mauvais rires titaniques, des feux de file éclataient à la lisière de tous les bois. Les montagnes grondaient en répétant les voix d'artillerie. Il passait dans le fracas de l'air des attelages au galop. Les sons montaient, s'évasaient, se perdaient, affolant les oiseaux aperçus entre les déchirures des fumées.

Les dragons trottèrent. Le sol se déroula sous leur course, avec ses terres meubles, ses prairies spongieuses, ses routes sonores, ses chemins caillouteux. Par d'autres voies, la cavalerie française accompagnait le mouvement parallèle des chevau-légers. Au loin ceux-ci rapetissaient toujours vers les cimes qu'ils enguirlandaient d'un long ruban mobile de lances droites.

«Troun de l'air! on ne se quitte pas…,» grommelèrent les Marseillais, lorsque la roideur de la côte contraignit l'escadron à reprendre le pas. Héricourt écoutait les craintes des siens, qui recommencèrent à décrire le fantastique officier. Les Bretons n'en menaient pas large. Ils se regardèrent en pâlissant, lorsque le colonel, accouru, enjoignit au lieutenant un coup de galop, afin d'éclairer la tête de la colonne. «Tu vois, Monsieur, j'ai touché la main de Gouvion Saint-Cyr, à l'heure militaire. Tu diras cela, lieutenant, au citoyen Moreau. J'ai recollé les morceaux de l'armée, à l'aile gauche. Paraît que ça devenait pressant, si j'en crois mes oreilles. Entendez-vous ça, mes fils? Vous marchez au canon, maintenant. On dit que le torchon brûle depuis nous jusqu'à Stockach. Quelle danse!… Et derrière! nous en laissons de la friture. Bon sang!» L'ancien postillon éclata de rire, claqua sa cuisse à maintes reprises. Il avait rejeté son casque vers la nuque. La chair de sa face débordait la jugulaire rompue. Du sang goutta de son sabre nu jusqu'à terre… Bernard passa, docile.

Ils franchirent le flanc des pelotons en marche qui escaladaient les côtes et dégringolaient au fond des vaux, selon l'adresse des bêtes écumeuses. Les habits ouverts sur les chemises montraient les saillies des pommes d'Adam. Une sueur noire coulait aux tempes, sous les cadenettes. Les veines gonflaient à la surface des mains sales. On s'offrait la gourde le long des files, en plaisantant l'approche de la mort avec la stridence de rires nerveux: «Té, Marius! interpella certain maréchal des logis noir comme une taupe; toi aussi, mon bon!—Ah! pitchoun…» Le galop brisa la réponse de Marius, qui leva sa main en l'air, pour adieu. Plus loin, au premier régiment, une voix gamine cria: «Pitouët! Notre trictrac à la Régence!—Et les cotillons de Paméla!—Et le jaloux bafoué!—Adieu, Pitouët!»—Et plus loin:«À c't'heure, ch'est ti, Corbehem!—Tu cours, tu cours!—Va, va, nous boirons une triboulette de bonne bière.—Enterre-moi dans une barrique, si j'y reste, Nondain!» Au galop les rangs se reconnaissaient, mais la joie des exclamations ne sonnait pas en franchise. Bernard serra les flancs de sa bête, qui donna plus d'essor. Le soleil faisait toutes blondes les jeunes feuilles; le bruit de bataille, au fond des combes, ne semblait plus que la fuite d'un orage devant la force de l'astre traversant les parures des branches.

Le peloton courut. Il dépassa les avant-gardes. Il retentit au milieu de la solitude. Il effara des pauvresses qui cheminaient par une sente et qui se blottirent dans le buisson d'aubépine.

La fièvre de la course étourdit Bernard uni à la chaleur de son cheval par toutes les secousses. Il attendit son effroi de l'ennemi devenu ce seul major de chevau-légers, dont l'image terrorisait visiblement les yeux attentifs des dragons. Afin de se dérober à la peur, il murmura le nom d'Aurélie, mais il la comprit indifférente. Au milieu de ses romans, pensait-elle qu'il y eût à cette heure par les prairies d'Allemagne un frère désireux de la gloire propre à la séduire. L'ironie du jeune homme sourit à lui-même. Il ferma les yeux, s'en remit à son cheval et au hasard pour définir le destin.

Et brusquement, à la cime d'une dernière côte, le soleil frappa ses paupières qu'il rouvrit sur le spectacle d'une plaine où pullulèrent des cavaleries inconnues. Devant, les nues de fumée blanche se roulaient et se diluaient entre vingt batteries tonnantes. Au fond, un village dégorgeait des foules d'infanterie qui refluèrent jusque les coteaux de l'horizon. Vers elles une demi-brigade française gagnait le terrain par colonnes de bataillons.

Bernard remarqua les pelisses écarlates du 5e hussards qui trottait à l'aile gauche enveloppante. Dans la même seconde les chevau-légers débouchèrent par l'autre versant de la montagne, tandis que le petit général, au galop de son cheval clair, accourait de cette plaine tumultueuse, où il devançait la brigade. Il cria l'ordre de hâte. Les dragons chargeraient après la cavalerie du général d'Hautpoul, dont les cuirasses étincelèrent à la suite des bataillons qui avançaient l'arme au bras, les plumets sur l'oreille, dans une même progression rythmique de guêtres noires et de culottes blanches, dans une même masse d'habits bleus aux bandoulières en croix.

La rumeur emplissait les oreilles, étouffée par la canonnade, puis renforcée par vingt mille vociférations. Saisi dans ce mécanisme de forces immenses, Bernard Héricourt perdit instantanément toute crainte. Le petit général proclama que l'on était vainqueurs; il désigna sur les hauteurs de l'est les fumées nouvelles des batteries françaises, les lignes bleues de l'infanterie issue des bois, les bandes de tirailleurs dévalant à travers les ravins, les essaims de hussards noircissant les routes et, parmi les nuées de poussière, les convois de caissons qu'on écouta retentir. Bernard s'abandonnait à la joie de croire qu'il allait brandir un sabre glorieux. Les clameurs énormes le grisaient de confiance. Et les dragons aussi s'animèrent, car le petit général doré, radieux de dire le triomphe, pérora debout sur les étriers, en attestant les annales de la nation.

Comme l'eau s'échappe d'une corbeille, l'armée de la République coulait des bois, par fleuves de fantassins, par ruisseaux d'artillerie sautante, par gros bouillons de cavalerie rapide. Cela s'unissait en un lac fumeux, plein d'éclairs et de couleurs vives. L'onde humaine poussait mille flots contre le tonnerre des canons et le peuple empanaché des escadrons adversaires. Jeux des couleurs et des clameurs, spectacle des forces en marche, cris solennels du canon, rythme éblouissant des jambes de chevaux qui trottaient partout sur la verte terre, évolutions des lignés rompues, rattachées, enfoncées, réunies, bandes de baïonnettes lumineuses, floraison des plumets en masse, essors des hussards lancés à tire d'aile…, cela pénétrait Héricourt au moyen de toutes les sensations visuelles, auditives, tactiles aussi, puisque son cheval écumeux chauffait ses cuisses et que la dragonne du sabre liait sa main. En lui la bataille se déployait; elle chantait dans la fièvre de son sang. Elle envahit ses narines avec l'odeur de la poudre que le vent apporta de deux pièces instantanément braquées à gauche du tertre où ils soufflaient, bêtes et gens. Lui bayait au spectacle des colères nationales entrechoquées dans le creux de cette vallée forestière; et toutes les âmes de ses dragons y bayaient aussi. Les pupilles se dilatèrent, les bouches haletaient. Surchauffée au feu de la canonnade l'âme de la race s'évaporait des soldats, s'agrégeait au-dessus des bataillons, se personnifiait en un seul enthousiasme; les dragons s'en grisèrent au point de bondir, rieurs et fous, à l'ordre du colonel qui survint en sueur, l'habit déboutonné, le sabre encore sanglant.

Le trot des sept escadrons frappa d'un seul roulement l'inclinaison du sol. L'avalanche d'hommes s'abattit vers la plaine. Le dur tumulte de fer qui l'enveloppait, qui sonnait derrière lui, accolaient mieux Héricourt au corps de l'armée et aux vigueurs de la France. Le pays tourbillonna. Les forêts filèrent aux flancs des colonnes. La batterie de deux pièces s'éclipsa sur le côté, avec les panaches rouges de ses artilleurs maniant le refouloir. Après, ce fut la résonnance de la route, la nuée de poussière qui aveugla, l'illumination des casques précédents et les échevèlements des crinières, et les lueurs levées des sabres, et une hurlée sans nom de mille bouches rauques qui répondirent au déchirement des feux de files. Les ordres criés par les chefs de la division d'Hautpoul se rapprochaient d'escadrons en escadrons. On ferma les yeux à cause de la poussière. Affolés, les animaux n'obéirent plus aux genoux ni à la bride. L'essor unique du troupeau rué les enleva, devant que le colonel eût clamé: «Dragons, en avant! Pour charger… Au galop… Maarche!…» Comment une demi-conversion put-elle s'exécuter au geste mécanique de Bernard, répété par Pied-de-Jacinthe disant: «À nous, à nous…, maintenant. Assurez vos sabres… Pitouët, tu te baisseras à droite de l'encolure, et pointe de bas en haut, mon garçon. Aie pas peur, je te suis…» Les bêtes volaient, le col tendu. Il y eut un déploiement à droite. «C'est à moi…» se dit Bernard. Ses hommes inclinaient la tête et ouvraient la bouche, en tâchant de voir. Comme les branches soudain dépliées d'un gigantesque éventail, les pelotons s'étalèrent, hors la route, dans un champ de luzerne, et l'on courut à la ligne bruissante d'une cavalerie. «Les schapskas rouges!—Les lances!—Ce sont eux!—Gare au vieil homme!—Nondain!—Sainte-Anne!—En avant!… Dragons en avant!» Le gros colonel dépassait la ligne, suivi d'un essaim d'officiers. Retroussée, la manche découvrit son bras velu, lié au sabre. Il parut une bête formidable dont la crinière s'éparpilla. Sa jument pie vêtue d'une chabraque pourpre martelait le sol d'un quadruple effort, et s'encapuchonnait, bien que l'homme tirât la bride, debout sur les étriers. Telle une seule vague robuste précède le flot qui veut assaillir la plage; la jument pie galopait, le poitrail blanc d'écume, et portait le héros contre le péril. À le voir affronter l'élan des Impériaux qui grandirent, les dragons cessèrent de pâlir.—Ils relâchèrent les brides et s'abandonnèrent. Alors l'héroïsme des ancêtres ressuscita dans les cœurs. Nondain, de sa faible voix miraculeusement accrue, hurla un cri répété le long des lignes, des crinières éparses, des fourreaux balancés, des galops de démence. La contagion du courage acheva d'étourdir.

La charge gronda dans le silence humain. C'était toute la Nation qui se ruait, oublieuse de ses faiblesses individuelles, forte de ses trois mille bras armés, de ses douze mille sabots défonçant la terre, de ses vaillances unies en une force invincible depuis les cimes jusque la plaine.

Chez l'ennemi, des lignes d'avant-garde s'éclipsèrent, et un flot de cuirassiers tout à coup s'étendit devant le front de bandière, enfla, déborda, haussa la frange de ses casques, accourut derrière la bestialité de trois cents naseaux tendus et l'ouragan de ses galops.

On distingua les culottes blanches derrière les fontes, les longues lames aiguës, les visières sur les bouches. Bernard comprit aussitôt qu'un de ceux-là le «choisissait».

Ce furent deux yeux d'or à l'ombre de la visière entre les oreilles d'un cheval roux; et la chenille aplatie du casque se recourbait en l'air. Plus on approchait, plus se relâchait la ligne ennemie. Les cuirassiers se distancèrent. Quelques-uns, emportés par l'élan de bêtes meilleures, franchirent le front et formèrent des groupes autour des hommes chamarrés. D'autres, au contraire, s'attardaient dans la profondeur. Les yeux d'or restèrent au niveau de la ligne, en sorte que, pour se rendre à leur invite, Bernard calcula s'il passerait sans heurt à travers les premiers audacieux dont il put compter les galons sur les fontes écarlates. Il chercha de l'aide. À côté de lui, le maigre Pitouët écarquillait les paupières, pâle entre ses favoris noirs, et fasciné par l'éclat des cuirasses de bronze. À chaque bond du cheval, il sautait en selle, la poitrine large. Collés ensemble, les Alsaciens présentaient leurs sabres bas, des têtes astucieuses protégées par les cimes des casques. Face au péril, les Flamands allèrent, solides, l'âme haute; tandis que les Marseillais s'appelaient à tue-tête, hésitaient à choisir la direction suprême et le choc. En un même tourbillon d'habits verts, de doublures rouges, de chevaux lâchés, de sabres au corps, parant déjà les coups prévus, Bretons et Tourangeaux suivirent. Bernard se vit seul.

Déjà il galopait à vingt toises de deux cuirassiers qui se parlèrent. Au bout d'un poing, le pistolet claqua. Les yeux d'or arrivaient surmontant les oreilles du gros cheval roux. Héricourt, au sabre, préféra le pistolet; il aperçut le revers formidable d'une latte levée, et un gant à crispin qui s'abattit. L'éclair glissa, jusque le canon du pistolet arraché de la main par le heurt, et l'homme de bronze fut loin qu'emporta la croupe du cheval roux criblant l'officier de terre rejaillie. Immédiate, une autre masse équestre s'abîmait vers lui; elle darda sa lame basse à la poitrine. Ramassé en soi, Bernard haït la bouche ouverte de l'assassin, et pointant, projeta son âme volontaire dans l'effort de tuer. Des dents craquèrent, au baiser de sa lame, et la tête de l'autre se renversa. Vainement l'acier autrichien piquait le cheval français, qui, d'un écart, déroba son maître. Au poing de Bernard, la dragonne ramena le sabre tordu. «Ah! ah!» Sa voix de victoire éclatait. Le lieutenant brandit le fer contre l'espace où couraient, à distance, des ombres éperdues de cuirassiers; puis il se trouva seul, secoué par son cheval qui voltait sur place, en ruant. Mais vite, la jument jacobine de Pitouët sortit des cuirassiers blancs, enfoncés, rompus; le libelliste vociférait aussi sa gloire. Pied-de-Jacinthe entraînait un cheval de prise, qu'il défendit d'un large estoc contre un géant acharné à courir sur sa gauche. Le géant s'écrasa sur la crinière de sa monture, l'arrêta, et se tordit de douleur sans glisser de selle. «Rassemblement!» clama Bernard. Sa meute accourait tout entière: Bretons et Tourangeaux, en un même groupe d'hommes déchirés, hagards, hurleurs et les cuisses saigneuses pleines d'entailles; Alsaciens formidables entourant quatre cuirassiers pris, dont ils frappaient les dos du plat du sabre; Flamands furieux de n'avoir plus personne à férir avec leurs armes qui dégouttaient d'une huile rouge. De toutes parts, les dragons quittaient la ligne ennemie, galopaient. Des duels se terminaient au loin. Le colonel survint et compta son monde. «Dragons… en bataille!…»

Les hommes s'assemblèrent en pelotons qui se rejoignirent, s'agrégèrent par escadrons, et la ligne se fixa, brune aux chevaux, rouge aux poitrines, lumineuse aux casques, frémissante, bavarde.

Au trot de la forte jument pie, l'ancien écuyer mesura les escadrons. Des alezans s'ébrouaient. Des hommes se pansaient. Les serre-files faisaient l'appel. Le régiment haleta.

«C'était beau, jugea Pitouët.—Qui manque dans l'escouade?—Béraud…, Landry!—Morts?—Qui le sait?—Haffner! mort!—Comment?—Oui!—Les bougres!… Dragons, garde à vous!»

Héricourt se haussa, désireux de voir entre les casques. Les cuirassiers blancs n'étaient plus que multitude lointaine, cinglée par les éclairs des feux d'infanterie. Peu à peu la cavalerie française affluait, en désordre, se reconstituait. Le deuxième régiment s'établit à droite. À gauche, vers les tonnerres des canons, les dolmans rouges des hussards défilaient derrière les bicornes du 13e Cavalerie rangé en bataille. Sur son grand cheval blanc, le petit général trotta. Il ne semblait point triomphant, mais courut en hâte du côté des hussards.

D'un geste sec il écarta le colonel, qui voulut l'aborder au galop de la jument pie, et passa outre parmi l'essaim de l'état-major.

À peine Bernard remarqua-t-il cette inquiétude. Soucieux de sa bête écorchée par le sabre autrichien, il avait mis pied à terre. Les dragons firent de même; tous croyaient la bataille finie, puisque leur élan avait rompu la charge des Impériaux, dégagé le flanc de l'infanterie. Ils se montrèrent, sur la droite les pelotons de chasseurs qui ramassaient, à travers la plaine, les cuirassiers blancs et les poussaient contre les feux de salves. Leur besogne s'achevait de la sorte. Les rangs s'animèrent d'une fièvre loquace. Certains soignaient les entailles ouvertes jusqu'à l'os sur les cuisses que l'on dépouillait à demi des culottes. Pied-de-Jacinthe conseilla des bandages mouillés d'eau-de-vie, et des compresses garnies d'herbes. On déchirait du linge. Une bosse jaunâtre déparait la plastique nasale de Pitouët. De l'épaule au coude, la pointe d'une latte avait rayé sa chair. On plaisanta les blessures, même le lambeau triangulaire décousu à la joue de Tréheuc, pour qui l'on cherchait le chirurgien occupé dans l'autre escadron. Les Flamands raillaient les vantardises des Provençaux et la fatigue des Bretons, qui s'épongeaient le crâne libéré de casque, cependant que ceux de Gascogne commentaient la tactique du haut de la selle. Les Alsaciens estimaient les chevaux de prise et fouillaient les porte-manteaux des morts.

Une clameur salua la course du grison qui secouait le hussard refermant à deux poings sa tête fendue; du sang noircissait la pelisse écarlate. L'homme crispait les genoux, se maintenait encore. Des dragons d'ordonnance abandonnèrent fourgons et prisonniers pour l'atteindre. Auparavant les mains du hussard s'étendirent, s'agriffèrent au vide. Après deux soubresauts; qui le rejetèrent du garrot à la croupe, il tomba dans sa chevelure de sang. Presque aussitôt le cheval blanc du général reparut sur la pente et rapprocha le petit homme doré, qui cria de former les colonnes d'escadrons. Dans le val d'où il sortait, on aperçut les kolbacks des hussards et leurs banderoles écarlates qui s'amassèrent. Des rumeurs se propageaient à l'est. Le colonel s'affaissa sur sa jument pie. Il avait retiré son habit vert, qui ne tenait plus que par une manche à ses épaules. Son bras gauche nu était bandé de toile.

«M'est avis, garçons, renseigna Pied-de-Jacinthe, que le bouillon chauffe pour nous. Rassemblez vos rênes. Et ne nous quittons pas dans la bagarre… L'ennemi rapporte le ruban.»

En effet la rumeur se perpétua. Plusieurs hussards accoururent du fond jusque sur le plateau où les deux régiments manœuvraient pour offrir des intervalles entre leurs colonnes. Parvenus là, les fuyards se groupèrent. Un tiers des bêtes dépourvues de cavaliers accompagnaient l'évolution de leurs escouades. Celles-ci reprirent le pas, puis défilèrent au petit trot, sous-officiers en tête. Ils annoncèrent à Bernard: «Les chevau-légers enfoncent tout… On nous a laissé prendre en flanc, ça vient par la gauche…» À la suite de ces pelotons, une foule équestre déborda la crête du plateau, précédée d'une longue lamentation qui bientôt se divisa en cris distincts. À coups de poing les hommes excitaient la fuite de leurs bêtes. Détournés par le petit général, ils filèrent jusque l'issue ménagée entre les deux régiments de dragons. Là s'engouffrait une cohue de gens qui montaient le troupeau mélangé des alezans, des grisons, des barbes, des pommelés, des fins arabes de robes blanches rebelles à l'éperon. Contre le ciel limpide, les bicornes du 13e Cavalerie et les kolbacks de hussards se profilaient, pêle-mêle, parmi des mains hautes, des sabres d'officiers ralliant leurs troupes folles. 


Bien que cela parût assez loin, les Marseillais d'abord murmurèrent leurs craintes. On reboutonna précipitamment les uniformes. Les Alsaciens se hissèrent en selle. Tous les yeux regardaient l'orient et le passage de la déroute. Le colonel ordonna de renvoyer, vers l'infanterie, les prisonniers, les chevaux de prise, sous la garde des hommes blessés ou démontés. Des convois se formèrent qui partirent vite emmenant de nouveaux corps ballottés dans les manteaux suspendus aux sabres de cuirassiers. Ceux-ci les portaient quatre par quatre. Héricourt prévit que les dragons chargeraient afin de couvrir la retraite. De la gauche, en effet, le fleuve des fuyards ne cessa de grossir. Lancés par là, disparus dans une déclivité de la plaine, ils revenaient tous après un demi-cercle pour retrouver l'appui de la droite. Inquiets, les Alsaciens examinèrent le lieu où l'ennemi sans doute allait poindre. Le chef d'escadron fit déployer à gauche en fourrageurs. On arma les carabines, et l'on attendit, espacés. L'impression de solitude effraya les hommes davantage. Ils regardaient derrière le deuxième régiment, qui prépara les colonnes de charge derrière son escadron de tir. Maintenant la déroute s'écoulait très loin, sous la protection des deux régiments.

Les fuyards remontaient encore. Hussards cuirassés de brandebourgs, étreignant des genoux leurs petits chevaux poilus, soldats du 13e Cavalerie sur leurs hautes bêtes pommelées. Le sabre en travers des fontes, ils s'injuriaient, commandaient, frappaient à coups de mousquetons les croupes des bêtes précédentes. Un attelage de caisson tenta l'escalade du plateau, n'y réussit point. Les conducteurs coupèrent les traits. La voiture retomba dans le fond sur un tumulte de gens écrasés, qui hurlèrent l'impuissance de leur rage.

«Ma pauvre vieille, dit Pitouët à sa jument jacobine, on va donc crever pour le Premier Consul?…» Bernard allait au pas derrière l'étendue de son peloton. Il annonça que la charge ennemie prise en flanc à son tour serait facilement ramenée vers le village, où roulait le tonnerre, où les fusillades se répétaient. Il le croyait, orgueilleux encore de la lutte victorieuse. Les Gascons le crurent aussi, et les Alsaciens. D'ailleurs, comme le deuxième régiment les dépassa, ils recouvrèrent la confiance. Les adjudants majors galopèrent afin de reconnaître le terrain du plateau où aboutissaient des pentes invisibles, car des buissons le bordaient. Au delà, c'étaient les étages de collines, et le pétillement des feux d'infanterie. La gauche s'appuyait idéalement à la route de l'ouest; plusieurs compagnies de grenadiers, l'arme au bras, y constituaient une réserve. Mais entre ces compagnies et le premier régiment de dragons, il subsistait un vide d'environ quatre cents toises. Le deuxième régiment poussait à droite ses trois colonnes d'escadrons, un peu divergentes, de façon à partir dans trois directions.

Par ce vide entre les dragons et les grenadiers, tout à coup sautèrent les galops d'autres fuyards menés par un trompette imberbe, pâle de terreur, et suivi de vétérans qui fouettaient leurs bêtes. Quelques-uns en corps de chemise sanglante se tenaient aux arçons avec l'aide d'un ami protecteur. Les maréchaux de logis appelaient, menaçaient. Mais un flot nouveau défonça la formation hâtive, et tout s'enfuit criant: «Les voilà!…» En effet, parmi une vingtaine de hussards sur leurs chevaux éperonnés, les premiers schapskas et les flammes des lances passèrent précipitamment.

Des sabres volèrent, s'abattirent. Quelques pistolets claquèrent. Des six chevau-légers apparus, toute une ligne de bataille se déploya, en essor rapide, enveloppa circulairement la gauche des dragons, du nord à l'est. Grenadiers et collines s'effacèrent instantanément. Le flot des diables verts occupa l'étendue, sauta les buissons du plateau, poussa devant lui les adjudants-majors et les vedettes françaises qui vinrent hagards, sans voix, donner dans les intervalles des pelotons. L'un culbuta par-dessus la tête son cheval, et resta contre terre, voilé par la crinière du casque. «À droite… Ralliement!» clama Bernard. «Le vieil homme! avertit Tréheuc. Là!—Là!—Je vois les boucles blanches. Gare à toi!—Gare au sabre! Nondain.—Tiens: le feu de sa bouche.—Non!—Hue donc, rosse!—Demi-tour!—En retraite! cria un ordre.—Sauve qui peut!—Prends la rêne.—C'est le vieil homme!—Le voilà!—Appuie sur ma bête, Pitouët!»

Les dragons tournèrent bride, et, sans regarder en arrière, frappèrent, du plat des lames, les flancs leurs montures.

Ce fut la démence. Le lieutenant n'osait voir, pardessus l'épaule, sûr que la faux du vieil homme effleurait sa nuque. Il regardait en avant un carré de bataillon, qui se posta pour recueillir, et les pièces qu'on dételait sur une petite éminence. Il parut certain que le major vert envahissait l'immensité du ciel, que ses manches étaient les bois de la montagne, que son souffle seul pouvait refroidir ainsi les os, mouiller de sueur les tempes, les mains. Héricourt consentit à la mort, désireux seulement de ne permettre point qu'on le dépassât dans la fuite. À ses oreilles ronflait l'ouragan des galops et des voix. À force de bras il fouettait son cheval avec le fer, il dérobait le mors aux dents de l'animal; il pensa qu'il ne saluerait plus Aurélie ni son père, ni le petit Augustin, et se revit nettement dans la gloriette du jardin, construire des forts en sable, des demi-lunes, des contrescarpes, tandis que Caroline plantait, en guise d'arbres, des brins d'herbes sur les glacis minuscules; Caroline en robe à fleurs, Caroline accroupie, sérieuse, Caroline elle-même, ordonnatrice et sage. L'ombre du vieil officier gagna cependant une part du soleil, car la lumière s'atténua, ne laissa de clarté, au milieu de la plaine, que sur les culottes blanches, les gilets et les buffleteries croisées aux poitrines du bataillon inclinant ses armes.

Comme la terre, vertigineuse, glissa sous les sabots de la bête évertuée!

La chair de poule hérissait tous les poils sur les membres du lieutenant. Plus de salive en sa bouche, et la peau se racornit contre les os de la face. Il frissonnait de la taille aux omoplates entre lesquelles l'une des lances du fantôme fouillerait sa chair, à l'instant.

Ce dura. Il fermait ses yeux brûlants. Endolori par les heures de cheval, les reins brisés, les cuisses en feu, les mains coupées, il douta s'il serait fâcheux d'obtenir le repos du moribond étendu contre l'herbe molle. Aurélie s'était moquée. Buonaparté prenait sa place à la tête de la Nation. Moreau l'abandonnait. Il prononça: «mourir…», sans autre sentiment qu'une confiance dans l'accueil de la nature. Il souffrait tant. La selle râpait ses cuisses, ébranlait son échine jusque la nuque, coup sur coup. Le casque cerclait sa migraine d'un métal lourd. Et la foulure du poignet lui causait des élancements qui lui firent croire sans cesse au sabre du vieil homme vert entamant son bras.

Il souffrait trop. Il renonça, tira la bride, relâcha l'étreinte des genoux. La bête retint son élan, elle réussit à s'arrêter, renâcla. Héricourt comprit alors qu'il devançait la fuite générale. Détourné, il aperçut des hommes accourir, crinière au vent. D'instinct il cria l'ordre nécessaire. Pied-de-Jacinthe et Pitouët appuyèrent la bride, accomplirent une conversion. Et les autres, tels les moutons du troupeau, se bousculèrent à leur suite, se soudèrent, s'alignèrent, haletèrent. Ils n'en pouvaient plus. L'ennemi?… Était-ce, là-bas, le bruit de cette multitude hésitante, qui s'éparpillait, ondoyait, surprise du canon tonnant à la droite française, du carré bastionnant la gauche, des colonnes de hussards reformés et avançant au pas, des coups de feu issus d'un buisson, des voix d'artillerie s'assourdissant vers le village, comme si la bataille reculait au nord?…

À peine s'était-il rendu compte, déjà le deuxième escadron s'emboîtait au sien; et le colonel poussait sa jument pie contre les fuyards, qui rétablissaient leurs rangs. Bientôt les deux régiments se trouvèrent en bataille, face à l'ennemi… «Dragons!… En avant!» On repartit, au pas. Les chevaux bronchaient. Les hommes étanchaient la sueur; les chefs multipliaient les ordres. «Tu as mon estime, citoyen lieutenant… Soldats de ce peloton, qui venez de faire les premiers face à l'ennemi, vous avez bien mérité de la Nation!» L'énorme voix du colonel retentissait ainsi; et, se penchant jusqu'à Héricourt, il lui frappa l'épaule de son bras valide. Bernard gémit… On marcha encore un peu. Le jour baissait. Des feux s'allumèrent sur les collines. Devant le front des régiments, la plaine se vidait partout. Des gens à terre geignirent. Des chevaux sur le flanc broutaient l'herbe… «Le général Lecourbe a vaincu ce matin le prince de Vaudemont à Stockach!—Et l'armée de M. de Kray bat en retraite par peur d'être tournée par notre aile droite.—Vive la Nation!» Des bouches eurent la force de clamer, à l'ombre crépusculaire, la nouvelle du triomphe. «Le général Richepanse rejoint.—Engen est pris…—Le général Moreau est là, au village d'Ehingen…—Nous poussons les Autrichiens au Danube…» Il y eut comme un bruit d'aigles battant des ailes. Les dragons applaudissaient…

Ensuite tout s'apaisa. Sourdement les chevaux foulèrent l'humus. Des ombres burent à la gourde. Élément obscur, la division de cavalerie, sur deux lignes, avançait avec la fatalité d'une mer calme. Le ciel verdit en haut, dans l'évasure des monts. Bernard regarda briller la seconde étoile.

À la halte, il glissa jusqu'au sol, tomba sur les genoux dans une flaque, et s'y endormit.

De minute en minute, un canon grondait à l'occident.

Tout le lendemain, la chevauchée du peloton s'égaya e cette gloire. Pitouët chanta, malgré le brin d'aubépine au coin de la bouche. Cahujac énumérait ses prouesses, et Marius décrivait la vigueur des cent cuirassiers occis par son seul glaive. Corbehem désirait conquérir une brasserie allemande, boire au tonneau la fraîcheur de la bière mousseuse. Les Tourangeaux sommeillèrent au roulis du cheval. Ulbach flattait l'encolure de sa bête. On marchait à la découverte, par monts, par vaux. Le cadet de Bergerac cassa des branches de lilas qui débordaient un mur. Pitouët plaisanta le paysan timide au bonnet de cuir, et son âne, et sa carriole. De casque en casque se propagèrent des rires qui firent envoler les mésanges des buissons.

Les chevaux burent l'eau vive d'un ruisselet, Pied-de-Jacinthe cueillit le cresson pour en tasser dans ses fontes. À cause de sa blessure, Tréheuc avait une mentonnière de coton. Les brides pendaient aux encolures. Les animaux dociles secouaient doucement leurs crinières. Yvon mâchait un gros pain de seigle. Flahaut lissait le poil de son rouan. Les Alsaciens obtinrent que nul ne foulât le blé vert. Et le Parisien fredonnait:

Clairette au frais minois,
Bergère volage,
Pourquoi rester sage
Au fond du bois?

—Au fond du bois! reprit le chœur des dragons.

Les voix s'étalèrent sur le pays pimpant. Bernard écouta d'abord la grivoiserie de la chansonnette, qui exprimait la joie des mâles en triomphe. Mais il s'intéressa mieux à lui-même. Donc il était l'envahisseur victorieux. Il s'imagina vu par Aurélie. Aimerait-elle son attitude sur le cheval bai? Il redressa le torse. Son poing foulé la veille et maintenu dans l'entrebâillement de l'habit lui valait le prestige d'une blessure noblement dissimulée. Distinguerait-elle ses cheveux sans poudre, ses favoris blonds sous le casque et la crinière? Il déplora les taches de son uniforme et la couleur de ses bottes mal lavées. De cuisantes douleurs renforçaient le désagrément d'un torticolis. Mais de quelle plaie devait maintenant souffrir le gros garçon germain? Sa denture avait sauté sous la pointe du lieutenant, lors de la charge? Entraîné par le galop, Bernard n'avait pu voir la tête renversée d'où sa lame était sortie tordue. Il se félicita d'avoir, plus chétif et de taille moindre, vaincu le géant cuirassé de bronze. Comment s'était faite la chose? Quelle était la physionomie du cuirassier? Il ne sut guère se souvenir. Ainsi qu'aux campagnes précédentes, il avait agi, enivré par la furie collective du régiment. Les dragons près de lui rappelèrent des prouesses merveilleuses. Leurs sabres avaient, selon ces fables, décapité au vol, éventré, fendu les corps de l'épaule à la ceinture. Les Provençaux et les Gascons rivalisèrent de vantardises admirées par les Tourangeaux, raillées par Pitouët, démenties par les Alsaciens.

Mais tous enseignèrent leurs hauts faits à des fantassins que l'on rencontra sur la limite d'un champ de trèfle. Ceux-ci répliquèrent de même. À Stockach, ils avaient accompli des exploits. Ils montrèrent, sur leurs bicornes, les traces des coups de sabre, et, aux basques d'habits, les trous des balles. Ils appartenaient au corps de Lecourbe, qui venait prendre la tête du mouvement vers le Danube.

Harassés, crottés, sales et victorieux, mordant le pain de ration à pleines dents, ils s'attribuèrent des héroïsmes. L'un jeta devant les chevaux un bonnet à poils de grenadier autrichien; il en avait pourfendu le propriétaire. D'autres portaient sur leurs sacs des casques de cuivre enlevés aux Impériaux. Dans leurs mains noires certains firent sonner des florins, des ducats conquis aux poches des morts. Quelques-uns caressaient de riches breloques d'incroyables, suspendues au long de leurs culottes crevées: «Dis-moi, dragon, en as-tu vu de pareilles sur la terrasse des Feuillants?—Guigne mes rubis, brigadier!—Cet oignon, mon pays, pour ma bergère! Hein!»

Ils riaient. Leurs moustaches dégouttaient d'eau-de-vie. Le sang et la poudre historiaient leurs figures ivres. Il en défila longtemps. Par colonnes à plumets rouges, par nuages de poussière enveloppant les trains d'artillerie et les files d'escadrons, cette multitude descendit des horizons, passa les plaines, escalada les talus, se filtrait à travers les bois, engorgeait les hameaux, refluait autour, s'y rassasiait en chantant. Leur liesse couvrait la campagne. La Nation fourmilla, joyeuse de triompher en des pays inconnus pleins de soleil.

Le colonel de Bernard amena jusque la halte du peloton les voitures munitionnaires. On distribua le pain et l'eau-de-vie, l'avoine. «Ah! Monsieur, es-tu content… je demande pour toi la place d'adjudant-major, le nôtre est aux ambulances, à cause d'une fièvre quarte. Parole d'honneur, le citoyen général en chef a choisi un bon garçon. Sans toi, Monsieur, la brigade courrait encore! Tu regardes ça. Des riens. Un coup de taille.» On lui avait coupé la longueur de sa manche, que nouaient maintenant des ficelles sur le bras emmailloté de toiles. Jovial, il gonflait de sa large respiration le plastron rouge, et lâchait la bride, pour claquer sa culotte de peau. «Hein, mes garçons. Tu en bois de la gloire, mon fils… Regarde-moi ça qui s'avance… On va leur en donner, au Danube, de l'eau dans leur vin!… Toi, Ulbach, je t'ai vu ouvrir la gueule d'un cuirassier très proprement… je te complimente. Tu les boules, Tourangeau, là, l'endormi. Sans avoir l'air, il en a accommodé trois pour sa part… Ne dis pas non… Parisien, toi, tu cries trop, tu manies ton sabre comme si c'était un riflard! Ça ne fait rien tout de même… Et puis, vous allez me bouchonner proprement ces oiseaux pendant la pause, et vous leur laverez les fesses à grande eau. Tu entends, Monsieur… l'adjudant-major. Allons, ça va, Cette nuit nous marcherons par la gauche, au levant. Vous respecterez les femmes, les filles, les bourses et les barriques… Je suis chargé de vous dire ça… Mais je m'en fous!… Pa.ôle d'honneu.!» Il imita la bouche en cul de poule des incroyables. Les dragons éclatèrent de rire. Le colonel piqua sa jument pie, et derrière lui, peu après, les escadrons marchèrent.

La nuit fut joyeuse à travers bois. Avec les autres officiers, Bernard chevaucha. Le chef d'escadron était un mélancolique qui pleurait une traîtresse et récitait des vers de Piron, en les augmentant de polissonneries. Des deux capitaines, l'un grand, silencieux, avait conservé la mode des oreilles de chiens; tel un épagneul, il furetait sans cesse, courait le buisson comme si chacun recelait l'ennemi… Sec et noir, l'autre inspectait les équipements, le harnais, les effets des hommes, relevait toutes les fautes, sans jamais punir d'ailleurs, mais enclin à passer utilement les heures. En leurs propos, Bernard ne trouvait point de méthode pour affermir son caractère. Si les polissonneries du chef d'escadron amusaient, les élégies sur la maîtresse insensible n'intéressaient pas mieux que les préférences littéraires dont il se targuait, les minuties du capitaine maigre, ou l'agitation de l'épagneul. Cependant, cette nuit-là, ils s'avouèrent leurs bonnes fortunes, avec entrain. Bernard gardait toujours la convoitise de très jeunes filles, mais il n'avait guère bouleversé les jupes que de gaillardes mercenaires. Aurélie le charmait par son apparence gracile, quasi-enfantine. L'épagneul déclara rechercher plutôt les amples commères. Le chef d'escadron rêvait d'odalisques et de gitanas. L'homme maigre ne limitait pas ses appétits. Il se déclarait le convive de toutes les tables. Quant aux autres lieutenants, ils étaient d'anciens soldats, balourds, exacts et timides. Leurs étonnements applaudissaient à tout. On alla par la fraîcheur nocturne au son des fers battant le sol de la route. Les rires des soldats accompagnaient les chansons.—On se savait, en marche, derrière les divisions Lorges et Montrichard, à la poursuite d'adversaires en retraite.

Dès les premières heures du matin, l'ordre fut de trotter; et l'on dépassa les feux de bivouac illuminant de mille lueurs l'ombre des vallons. Les silhouettes des sentinelles veillaient contre le scintillement du ciel. Puis l'allure se modéra, jusqu'à ce que le colonel, ayant rejoint Héricourt, l'eût expédié en reconnaissance, à travers les bois que coupait la route. Le peloton suivit.

Quand le soleil eut jailli comme un fruit pourpre de la broussaille, on reconnut les uniformes verts des chasseurs, puis les dolmans écarlates des hussards, à droite. Ces deux régiments s'avançaient aussi et rabattaient dans la largeur des futaies. Plus loin ce furent les grand'gardes, qui se dissimulaient, et indiquèrent à voix basse la proximité des Autrichiens. Ni Bernard, ni ses hommes ne ressentirent d'appréhension, cette fois. Il leur semblait que la chance de la veille persisterait. Les dragons regrettaient seulement de ne pas avoir pu conquérir les breloques et les florins que les vainqueurs de Stockach leur avaient montrés. Ils se promirent d'en gagner aussi. Pitouët le souhaita. Il expliquait à son ami Pied-de-Jacinthe comment une somme légère obtenue soit par la vente des chevaux de prise, soit en retournant les poches des morts permettrait d'ouvrir une imprimerie parisienne, dans les parages du quai. Ses libelles dévoileraient à l'indignation publique les complots du Premier Consul contre la liberté. Populaire, éloquent, il rétablirait le prestige de la Convention et nommerait Pied-de-Jacinthe lieutenant général. Celui-ci hochait son casque, affirmativement, ébloui par les gestes maigres et rapides de l'orateur, qu'enflammait la certitude du succès politique. Du haut de sa jument jacobine, il déclamait pour le maréchal des logis et le colonel sourieur, interrompant, de la sorte, les calculs des Flamands, qui s'associaient en vue de faire venir le houblon badois jusqu'aux brasseries de Lille, où ils le vendraient à bénéfice, si leurs parts de prise aidaient à l'achat prochain. Les Gascons rêvaient de bagues à leurs doigts et de breloques sur leurs ventres; les Provençaux d'expédier à leurs amis des trophées de victoire, armes et cuirasses qui attesteraient leurs exploits; les Bretons, les Tourangeaux et les Alsaciens écoutaient cela en fumant avec respect. Tant augmentèrent les illusions qu'au premier poste autrichien ils se ruèrent tous sans même tirer le sabre, mais les mains tendues. Aux coups de feu, un cheval s'abattit, et le pouce d'un Gascon fut entamé sur la bride. Pitouët continua de courir aux trousses d'un soldat blanc, qui jeta vite son fusil pour se rendre et ne fut plus, sous les mains du victorieux, qu'un rustre craintif couronné d'une plaque de cuivre, en uniforme taché de cambouis. Ulbach lui fit avouer que le prince de Lorraine occupait Mœsskirch avec ses forces, dont ce garçon menait une patrouille, que l'armée autrichienne se retranchait là depuis la veille, à midi. Le colonel expédia son captif, Pitouët et l'un des Alsaciens jusqu'au général Lecourbe, avec mission d'avertir tous les officiers qu'ils rencontreraient en chemin.

Ce mince succès enthousiasma le peloton. Le blessé refusa le retour en arrière. Il emmaillota sa main arrosée d'eau-de-vie, pansée avec de la terre humide. Pied-de-Jacinthe assurait à tous que Lecourbe ou Moreau nommerait le Parisien maréchal des logis. Quant à l'homme dont le cheval crevait au milieu des ronces en ruant, il se chargea de la selle, de la bride, du portemanteau et prétendit suivre la colonne jusqu'à ce qu'on eût enlevé un animal à l'ennemi… Pour ce, d'abord, on décrocha les mousquetons, et on vérifia les pierres à fusil, puis, d'un seul temps de galop à travers les arbres espacés, on gagna le soleil de la plaine, que limitaient encore des hauteurs forestières.

Au nord, vers la droite, un amas de petites maisons garnissait le plateau que bordèrent successivement cinq fumées tonnantes. À gauche, vers l'ouest, les bois montaient jusqu'à un village tout clair, le dépassaient, envahissaient le ciel; en avant de ce village, les foules métalliques des Autrichiens partout s'attroupaient, et vingt gueules de canons aboyèrent, car les têtes de colonnes françaises débouchaient du Sud, au fond. Chasseurs et hussards, aussitôt, se répandirent sur le nu du terrain, par larges vols d'escadrons écarlates, d'escadrons verts, de cavaleries trottantes, d'essaims galopants, de fourrageurs égrenant leur fusillade, afin de conquérir une position favorable à l'artillerie Montrichard, dont les attelages comblèrent la grand'route, soutenus par les lignes blanches clés bataillons. Ils s'étalaient contre la lisière des futaies franchies.

Après le peloton Héricourt, le régiment de dragons déboucha, par trois colonnes d'escadrons, qui s'étirèrent, obliques; et coururent avec la jument pie du colonel pour balayer la place des tirailleurs autrichiens. «Cahujac… Ta bague est au doigt de l'officier, là.—Et ton convoi de houblon, dans sa poche.—Marius, troun de l'air! Voilà le moment de collectionner les bonnets à poil pour ta famille.—Pied-de-Jacinthe, regarde le portemanteau en maroquin du ci-devant qui trotte à nous. Le prix de tes presses est au fond!—Lieutenant, m'est avis qu'il y a des petites filles pour vous dans la ville. C'est la flèche d'un couvent qu'on aperçoit.—Et des commères pour toi, capitaine, au fond des boutiques.—Messieurs, Messieurs, faites garder les rangs…—Dragons!…» La jument pie du colonel entoura les pelotons d'une grande volte. «Bâoum, bâoum!» firent les canons. «Par escadrons, en bataille!… Dragons…, au trot!…—Bâoum!…»

On se tut. La voix du canon solennisait l'instant. On n'entendit plus que les bonds du régiment sur le sol. Au soleil bleuissaient les collines forestières; et les façades des maisons se doraient sur le plateau de Mœsskirch. On y trotta.

Les géométries humaines se modifiaient, selon les clameurs. La cavalerie vola comme une poussière multicolore et pétillante. Bernard regardait l'audace du colonel éperonnant sa bête; les taches fauves sur la robe blanche excitaient l'adresse des tireurs. Régulièrement ceux-ci exécutaient un feu de file, puis le demi-tour, afin de rétrograder un peu. Ils rechargeaient en marchant, s'arrêtaient ensuite, face aux dragons, pour les insulter d'un nouveau tir inoffensif. Cependant on se rapprochait. En perçant l'air, une balle agaça l'oreille de Bernard. Ulbach eut son fourreau de cuir cassé par une autre. Soudain, près d'eux, le pelage d'un cheval gris s'écorcha, s'ouvrit et saigna, à la naissance du garrot. La bête rua, puis continua le trot, résignée, croyant peut-être à un coup de longe. Marius porta d'instinct le bras en avant, lorsque son casque eût tinté. Il vieillit alors de trente ans depuis ses cheveux noirs jusque ses favoris noirs. «Ah! Ah!» Héricourt évoqua l'idée de son caractère et redressa le torse: «Dragons, au guide!» cria-t-il. Marius dépassait. Le lieutenant se força de constater les horizons verts et bleuis, la petite ville accroupie au soleil sur son plateau, la broussaille découverte du terrain, où jaillirent d'une touffe vingt papillons blancs… Les bestioles chatoyèrent au jour…, se posèrent, repartirent, montèrent dans la lueur que vint découdre brutalement un feu de salve. Elles voltigèrent plus loin et semèrent de taches blanches la stature équestre du colonel. Elles le voilèrent de leur essaim suspendu.

Les crinières des chevaux en ligne se balançaient au rythme du même trot alerte, qui faisait ensemble tressauter les mèches noires, rousses ou grises des encolures, les plastrons rouges des cavaliers, les lumières et les chevelures des casques, les carabines hautes.

Les yeux de tous se fixèrent enfin sur les rangs de grenadiers rétrogradant par échelons de compagnies. Bernard se contraignit à compter les gibernes énormes, les sacs de peau, les jambes alternativement visibles et dérobées dans leurs grandes guêtres noires. Il suivit les mouvements de toutes les mains droites élevant la baguette pour bourrer la cartouche dans le fusil tenu du bras gauche, puis les gestes qui ouvraient le chien, qui remettaient l'arme au bras. Le capitaine alors marchait à reculons plusieurs pas, en examinant la ligne française, par-dessus ses hommes. Un vaste chapeau d'incroyable chargeait l'énergie de sa figure roide soutenue par le col de crin. Tout à coup il proclamait le commandement préparatoire. Quelques pas encore; une syllabe rude, et l'ensemble de la compagnie faisait demi-tour mathématiquement, s'arrêtait, présentait cinquante visages blêmes, cinquante bouches bées, cent bras mécaniques, qui, pour mettre en joue, établissaient, sous les mentons la herse, de cinquante fusils horizontaux, derrière lesquels paraissaient les cinquante fusils nouveaux du deuxième rang inclinés sur les autres fusils rabattus.

Quels tocsins dans les cœurs! Comme sous un vent furieux, tous les casques s'inclinaient derrière les oreilles paisibles des bêtes, tous ces visages se voilaient des crinières postiches, toutes les bottes se collaient aux chabraques vertes, tous les genoux se recroquevillaient derrière les fontes. «Dragons… tête haute!» clamait Bernard à qui obéissait seul Pied-de-Jacinthe, opposant son vieux visage fataliste au destin.

Afin de s'estimer noble à cet instant, Bernard n'écoutait point les coups dans son cœur, ni les chocs de ses pieds tremblant sur l'étrier. Il s'obligeait encore à ce calcul absurde de compter les guêtres de l'ennemi, les pointes des baïonnettes, le nombre des sergents, et de mesurer la distance d'après le rapetissement des fantassins tout à coup rayés par le zigzag d'un éclair rouge et la fumée grise d'une longue explosion.

Ruades de chevaux atteints, caracoles de dragons ramenant leurs bêtes en place, arrêt de l'homme qui blasphème avant d'ouvrir son habit sur la chemise qu'une très petite tache ensanglante, et l'escadron continue la marche au péril, sans voix, sans cris, la carabine immobile, le râle aux bouches sèches…

Les papillons voltigent.

Ils sont deux, trois essaims que la fusillade délogea, et qui s'éparpillent au soleil, qui se posent sur les roses fleurettes des bruyères, qui tachent la perspective du pays charmant étendu vers les bois bleuis, à travers de délicieux buissons, où luisent, imprévues, les gueules en bronze des pièces autrichiennes. «Oh! Oh!» pense Bernard. Il découvre les artilleurs marrons, rangés autour. Le boute-feu fume au bout d'un bras. L'homme de l'écouvillon est à son poste, face à la roue… Les conducteurs des attelages émergent à mi-corps d'un sentier creux et lèvent des figures craintives, curieuses. «Dragons… en fourrageurs! À droite et à gauche… déployez…,» hurle le colonel, qui passe devant le front de bandière sur sa jument, parmi l'essor des papillons attroupés; et le voici à terre contre une bête ouverte comme à la boucherie, alors que du tonnerre ébranle les oreilles et les crânes. «En fourrageurs!… sur le centre, dragons, déployez…,» clame Bernard, ahuri au spectacle du gros homme qui se débat, un genou dans la flaque rouge, une main à terre, qui trouve le courage de commander encore.

Les papillons redescendent, la fumée partie, et voltigent.

Oh! le morceau de viande à l'épaule, qui arrose de sang l'habit vert, la culotte du petit cadet de Bergerac. Il regarde, crie, se renverse, tombe de cheval et hurle sur la terre qu'il frappe de ses pieds rageurs. «Feu à volonté!…» Héricourt entend à demi dans le fracas des explosions et répète. D'un pli du sol bondissent les diables à schapskas rouges…, et leurs petits chevaux poilus, et leurs lances. Mais le premier jaillit par-dessus les oreilles de sa bête effondrée, culbute; l'autre lâche son arme pour retenir sa mâchoire rompue: les balles des dragons cognent. Bernard ne sait plus où agir, si vite se succèdent les aventures. Floum! une hydre hargneuse, la terre, lui saute au visage, avec des branchettes brisées, des cailloux et des herbes. Le boulet laboure. Comme le soufflet d'un homme, cela l'enivre de colère. «Ah! mais!… Ah! mais!…» Il éperonne et galope, le sabre en main. «Cahujac, à votre poste. Dragons… Feu!… C'est ça… Encore deux par terre… Dragons, visez au corps… Dragons, chargez vos armes!… Joue!… Feu!… Trompettes, sonnez le rassemblement… Rassemblement!… Cessez le feu!…» Autour de lui, la bousculade du troupeau s'évertue pour trouver son rang. «Dragons, en ligne!…» Une trombe retentit, défonce le sol en arrière, arrive et passe. Crinières éparses. Lames droites…; c'est le troisième escadron qui aborde l'hésitation des chevau-légers contournant les corps des bêtes mortes. «Dragons, en avant…, pour charger…» Oh! oui, se précipiter dans le mouvement de force qui se lance… Être cela, cette puissance tonitruante, aveugle et folle lancée contre l'insulte du canon et les cailloux de la terre. «À nous, Corbehem!—Flahaut!—Cahujac… Dragons, sabrez!—Ici, mon lieutenant… les voilà.—Gardez-vous à gauche…—Dragons, taillez les lances!» Pareils aux figures d'une tapisserie, les chevau-légers ondoient, flottent, courent, se plissent, s'étendent, s'éclipsent devant l'horizon lointain et bleu, reparaissent, voilent le soleil. Le galop danse sur la terre, projette les pierrailles, tape le sol. «Sabrez à droite…» Les voix se déchirent et se répètent: «Han! Han!» crie Flahaut, dont la crosse de mousqueton se lève et s'abaisse, se relève rougie. «À moi!» appelle Nondain, qui fait cabrer son cheval et le dresse contre une pointe. «Dragons, à droite… Dragons, taillez les lances!» La bouche du capitaine épagneul se double en largeur, après le passage du sabre autrichien qui vient de lui fendre la face. La denture gâtée bâille à travers l'entaille; et voilà que le tueur ricane. Bernard obéit à la démence. Elle le jette derrière l'homme enfui grâce à l'étalon pommelé. Vraiment, c'est lui-même que le sabre adversaire injuria. Il se sent la riposte du capitaine épagneul, ce que veut la bouche agrandie incapable de crier; et il éperonne. Héricourt gagne. Il gagne; les grains de terre fouettent le chanfrein de sa bête. Plonger cette lame brandie au centre du dos vert, par-dessus quoi un œil effaré redoute dans la tête tournée! Plonger la lame comme le couteau dans la miche, comme les dents au gâteau, comme les ongles au sein de la fille pâmée. Plonger, enfouir la lame légère… «Eh hue donc, cheval poussif, on toucherait la giberne… Hue donc! De l'éperon… Voici les coutures de l'habit, l'usure des omoplates, la graisse au col amarante, la queue de cheveux poudrés qui sautille. Hue encore! Tue, tue! Le schapska découvre le crâne. Trop loin!… Ah! le bandit prépare son pistolet, parce qu'il n'ose volter. Hue la rosse! Un bond, un bond! Un seul bond… Là! Tue!» En la large tache verte, la lame perce, plie, glisse et larde l'homme qui, au hasard, lâche la claque de son pistolet parmi du feu et de la fumée. Le casque choqué pénètre la chair du front. Bernard reste aveugle sur la selle. Les sauts ébranlent son échine, et puis cessent. Le cheval souffle, ses flancs lancent contre les bottes…

À travers les larmes, le picotement des paupières, voici le triomphe d'apercevoir le vaincu traîné par les étriers, jusqu'à ce que le schapska, pris au caillou s'arrache du menton. Ensuite, la queue de cheveux, saisie par la ramille du roncier, y reste accrochée. Et l'étalon pommelé s'évade, libre de cavalier. Comme il semble grand, le chevau-léger…

Mort!… Bien mort… Ses gants noircis par la bride… La poitrine amarante immobile… La peau déchirée du crâne gris… Bouche rasée, livide… Deux dents y ternissent. Les bottes étaient presque neuves. Un gros. Entre la culotte et la veste, le bourrelet de chair enfle la chemise très propre. Il devait prendre soin de mille riens… Trente-cinq ans. Assez vécu. Tête de cocu. Et le sang? Pas de sang?… Pas de sang. Ses poches doivent contenir de l'argent, car les aiguillettes et la torsade de son grade paraissent en or fin. Bernard le plaint.

Mais on appelle. Héricourt mesure l'escadron qui s'amasse, dans la prairie vide d'adversaires. Corbehem et Flahaut gardent six chevaux de prise. Ils annoncent leur bénéfice. Les Gascons achèvent de ficeler sur sa monture le corps du petit cadet de Bergerac, dont les genoux maigres bossuent la peau de culotte. Et les autres rient, s'essuient, retirent leur casque, les pieds hors des étriers. Marius déclame. Les Tourangeaux murmurent. Arrive le colonel, sur un cheval gris. Ses bottes restent peintes en rouge par le sang de la bête pie. «C'était chaud, mes enfants!… En route… Silence!»

Au gré des petits chemins, la colonne vague, prudente, et parfois s'arrête. Il tonne de toutes parts. Les feux de salve déchirent l'étoffe de l'air. Plus de papillons aux ronciers. Bernard ne recouvre pas l'aise de sa tête meurtrie par la balle qui frappa le casque. Il lui semble qu'ayant prisé du poivre il éternua trop fort; et cela pique intérieurement son crâne. D'autres souffrent aussi qui lavent des balafres à leurs joues, qui emmaillotent leurs mains. On vide les gourdes.

Lui cependant voudrait savoir ce que devient la bataille. N'est-il pas vainqueur de l'homme laissé à terre. Il désirerait agir encore, prouver son excellence par d'autres morts d'adversaires. Où incline la chance? Personne ne sait. Le capitaine aux oreilles de chien, qui porte soigneusement sa tête liée de toiles, ne peut même pas regagner l'arrière des lignes, tant l'on ignore où l'ennemi chevauche.

Au sortir d'une combe, on retrouva les géométries des bataillons. Tout se poussait à l'ouest du pays, sur les pentes boisées montant au village. Les demi-brigades de la division Lorges escaladaient, éparpillaient des tirailleurs contre un front d'artilleries fulgurantes, d'où coulaient encore des colonnes autrichiennes. Celles-ci descendaient des ruelles jusqu'aux vergers. Et c'était là un choc énorme d'infanteries qui fourmillèrent, enveloppées de tumulte et de feux.

Mais, du nord jusque les bois du sud, la cavalerie française se repliait au pas. L'attaque de l'aile droite manquait. Seulement les hussards, les chasseurs et les dragons avaient nettoyé le terrain devant Mœsskirch. La place demeurait nette jusqu'au ravin qui borde le plateau supportant la ville. De là les projectiles arrivèrent. Ils remuaient le sol et poussaient les pierres dans les jambes des chevaux. L'écorce des arbres éclatait. On se hâta. On repassa la position de l'artillerie française. Plusieurs canonniers étendus, face contre terre, faisaient l'éternel somme à côté des affûts en morceaux, des roues brisées, des chevaux morts Les vingt pièces autrichiennes tirant à l'ouest du village avaient détruit immédiatement la batterie. L'effort de la division Lorges tendait à conquérir ces hauteurs, qui commandaient le champ de bataille.

Les dragons ne firent qu'une brève halte dans les bois. Ils défilèrent entre les bataillons du général Montrichard, qui, émus par la canonnade, attendaient, en silence, derrière les faisceaux, le mouvement de la division Vandamme encore en route à l'extrême droite pour déborder le plateau de Mœsskirch. Les tambours battaient sourdement la caisse, quelques hommes restaient assis sur les fougères, la tête dans les mains, beaucoup tâchaient de dormir étendus, d'autres brossaient leurs bicornes. Ils ne parlaient pas. Cependant, au passage des dragons, ils questionnèrent, anxieux: «Le canon vous balaye aussi?—Pas tant. Nous venons de ramener leur cavalerie…—Pourquoi rentrez-vous, alors?—On ne peut pas tenir sous le feu. Le cheval du colonel a été emporté.—Vous êtes balayés, quoi?—On te dit que non, sacré Gascon. Salue des vainqueurs.—Qui reculent.—Puisque nous allons à l'aile gauche, soutenir la division Lorges, butor! N'y a que la cavalerie pour remettre l'Autrichien à la raison, et redresser l'épaule aux fanfans.—C'est tout de même pas le bétail qui en a gagné, de ça, sur le cuir des Impériaux.—Ni de ça.—Ni ça!» Les fantassins montrèrent encore les bijoux conquis à Stockach sur les officiers du prince de Vaudémont et les écus en poignées dans leurs mains sales. Tous ensemble ils tapèrent leurs poches qui rendirent des bruits d'argent. La rivalité des armes s'exaspéra. Les dragons répondirent. Héricourt supporta mal le ricanement des officiers qui encouragèrent à l'ironie leurs soldats. La démence de la lutte troublait encore ses yeux. L'homme tué par son sabre, les deux dents sous sa lèvre rasée, la graisse débordant au-dessus de la culotte, il ne cessait pas d'en garder l'image présente à l'esprit. Il se savait capable de victoire et d'orgueil. Ses sentiments le glorifiaient. Sur cette image de l'ennemi mort, c'était son caractère qui se dressait, noble, fort. Il regarda deux capitaines insolemment et arrêta même tout à fait son cheval, laissa filer le peloton d'avant-garde. Les deux officiers cessèrent de rire, mais leurs lèvres se pincèrent. Bernard regarda la méchanceté de ces hommes qui tripotaient leurs fourreaux de cuir, de manière provoquante. Ils les trouvait médiocres et injustes. Il les prévit à terre. Leur graisse aussi déborderait la culotte dans la boursouflure de la chemise blanche. Leurs dents aussi seraient découvertes par le bâillement suprême de la mort. De ses reins à sa nuque la colère frémit. «Quoi donc, lieutenant?» C'était le chef d'escadron élégiaque; il précédait l'état-major régimentaire. Il toucha le cheval de Bernard et le fit avancer. «Rejoignez vos hommes, Monsieur. On va déboucher. Ne vous occupez pas de ces faquins… Allons, j'ai ordre de reconnaître avec vous le terrain.» Bernard garda le silence. Le chef d'escadron continua de dire. À son avis, l'affaire se dessinait mal. Ni Vandamme, ni Moreau n'arriveraient à temps. On ne pouvait mettre de pièces en position. Lecourbe jurait contre Vandamme. Quinze de ses canons avaient été démontés coup sur coup. À gauche la division Lorges reculait. «Il va falloir trotter sous la mitraille, Monsieur. Nous y resterons sans doute. Mais la mort n'est-elle pas la fin des maux? Si l'on pouvait seulement se croire pleuré par de chères larmes sincères. Heureux jeune homme. Vous ne connaissez pas la honte d'être trahi par une maîtresse adorée. À ce moment toutes mes peines se réveillent. Mon cœur saigne. Je pense à l'étreinte criminelle qui la réjouit. Peut-être, à cette heure, favorise-t-elle l'autre de ses transports passionnés; et elle ne pense point à la détresse d'une âme sensible qui s'en va périr de désespoir. Si vous retournez à Paris, jeune homme, allez lui dire ma dernière pensée. Elle se nomme Charlotte Desvignes. Son hôtel est rue du Regard. Vous trouverez ici sur ma poitrine l'anneau de sa chevelure. Promettez-moi de le lui rapporter… Car tout m'avertit que ce jour verra la fin de mes tortures…» L'homme sensible tira cette mèche de son habit et la baisa. Elle reposait dans une poche de satin vert, brodée de paillettes: «Aurélie!» se rappela Bernard. Non. Elle l'intéressait moins que la fureur retenue. Comment ces officiers n'avaient-ils pas lu en sa figure la beauté d'un caractère!… Le chef d'escadron continua l'élégie. Bernard ne l'écouta point.

Ils rejoignirent le peloton. Cahujac insultait l'infanterie. Corbehem assura que les officiers de M. de Nauendorf qu'ils allaient combattre n'étaient pas moins riches que ceux du prince de Vaudémont. Ils reviendraient aussi avec des florins et des breloques de prix. Il leur fallait seulement le courage de vaincre. Flahaut encore s'indignait en abattant sur les fontes ses gros poings. Ah! c'était une même fureur. Marius proposait de revenir en arrière, de charger les insulteurs qui n'osaient pas quitter l'abri des bois, tandis qu'eux, pour la deuxième fois, allaient sortir à découvert. Pitouët, qui reparut alors, renvoyé par le général Lecourbe, exaspéra les autres en contant quels quolibets l'avaient assailli sur la route. Tous évoquèrent leurs exploits. Les Alsaciens vociféraient des injures allemandes. Le colonel ne les calma point. Souillé de sang et de terre, le bras en écharpe, parce qu'il s'était luxé une seconde fois dans la chute, il vint se mettre à leur tête pour cette reconnaissance du terrain. Lui invectiva l'état-major. On le chargeait d'une besogne propre! celle de traverser, dès le premier avantage, les lignes ennemies, d'atteindre les bureaux du monopole impérial pour la navigation du Danube, situés dans un village entre Tuttilingen et Sigmaringen, d'y lever une contribution de guerre, et de fournir l'escorte qui accompagnerait les fonds jusque le quartier général de Gouvion Saint-Cyr, où l'on attendait cet argent pour garantir les délégations de certains fournisseurs. Ainsi l'on allait se battre afin de remplir la poche de ces marchands que ne contentait plus le papier de la République!

Il lâcha les rênes pour se claquer librement la cuisse, communiquer sa colère à l'homme sensible, perdu, lui, dans le rêve, et qui tâtait toujours, sous son habit, le sachet vert.

Nulle vocifération ne s'interrompit lorsque, soudain, le couvert manqua et qu'il fallut gravir en ligne de fourrageurs la pente difficile. Le colonel injuria rudement chacun. Corbehem menaçait les hommes, piquait du sabre leurs chevaux pour les faire courir. Cahujac et les Gascons criaient sans qu'on les entendît, tant hurlait la canonnade dont le bruit uniforme était de temps à autre décousu par les feux de file. Bernard grognait et préparait tout haut les insolences à dire pour le lendemain, où il provoquerait les capitaines. Mais une branche craqua, se déchira, s'abattit le long des pierrailles, parmi sa jupe de folioles neuves. Un boulet perdu l'arrachait. Héricourt revint à la notion du péril. Exaspéré, il galopa, désireux d'apercevoir. Sa bête franchit une montée, et, par delà, ce fut l'aspect de la seconde bataille, entre deux cadavres de soldats; l'un était couché sur le ventre, la tête trouée au-dessus de l'oreille, et la moitié des boutons manquaient à ses hautes guêtres noires; l'autre, sur la croix de ses buffleteries blanches, vomissait encore du sang frais avec une grimace d'enfant blond qui tousse, bien que ses mains inertes restassent sans crispations, et ses yeux écarquillés sans lumière. La fourmilière des infanteries grouillait partout, crachant les éclairs de sa fusillade. Les colonnes françaises, à plumets rouges, reculaient lentement. Des compagnies revenaient en arrière parmi les clameurs des serre-files, aux sons des tambours. Le long du rang, des hommes s'écroulaient soudain d'une pièce dans leurs habits bleus, en perdant leurs bicornes. D'autres quittaient l'escouade et s'asseyaient à terre, pour déboutonner leurs guêtres, découvrir la blessure. En haut d'une charrette rustique, un chirurgien donnait des ordres aux aides hissant sur la paille de la voiture un garçon qui poussait des cris atroces et se débattait, gigotait. Vers ce char à foin se hâtèrent de toutes parts des soldats qui soutenaient leurs bras rompus, qui étanchaient avec la main le sang jailli de leurs faces. C'était une cohue folle de gens à demi nus montrant de loin leurs ventres crevés, les viandes de leurs jambes entaillées, pleurant et se bousculant. Un caporal brandissait le moignon de son bras d'où sautait le sang par les veines coupées, et riait, frénétique, parce qu'il aspergeait ainsi les figures, les épaules. Héricourt éperonna. Bientôt il joignit une bande de combattants. Les poils des poitrines suaient entre les blancheurs de la chemise ouverte. Tous parlaient ensemble confusément, riaient, jasaient. Aux rainures de leurs baïonnettes l'huile rougie découlait. On lui cria des ordures. Il demanda vainement leur colonel, à défaut du général Lorges. Ils haussèrent les épaules, en sautant comme des gamins joyeux, en dansant. L'un toutefois rechargeait son fusil. Alors ils s'empruntèrent leurs épinglettes et leurs tire-bourres, sans prêter plus d'attention au cavalier. Bernard avança. Plus loin, des prisonniers autrichiens se gardaient tout seuls. Assis en rond, ils allumaient leurs pipes, abrités par un talus, et desserraient leurs blancs uniformes. Ailleurs un aide de camp français débarrassait son cheval mort de la selle et de la bride. Il vidait les fontes de menus objets personnels, tabatière, bourse, flacon de liqueur à goulot d'argent, liasse de lettres. Il répondit au lieutenant que l'on ne savait plus où était personne, qu'on pénétrait dans le village, mais que le canon des hauteurs enfilait les rues et qu'on allait en sortir. Il le pria de lui dire son nom, et même de signer un papier témoignant de la perte du cheval, afin que l'intendance lui remboursât le prix. Cependant il assura que la cavalerie pourrait se déployer à droite du village, au milieu d'une belle prairie que l'ennemi n'occupait point. Il offrit d'y conduire les dragons, si on lui prêtait une monture.

Ainsi fut fait: derrière Bernard toute la colonne de cavalerie progressa, sans que le colonel, Corbehem, ou Flahaut, eussent cessé leurs querelles. On côtoya deux compagnies de la 38e demi-brigade qui formaient réserve. Les soldats montrèrent ceux de leurs bataillons engagés en avant et que huit pièces d'artillerie couvraient de mitraille. Dans les jardins du village la fusillade crépitait à toutes les haies, sur les murs. Les plaques de cuivre aux bonnets autrichiens faisaient là de belles cibles. On apercevait dans la rue des tonneaux en tas. «La 67e!» criait-on… Bernard se retourna. D'un fond la demi-brigade arrivait, au pas de course. Tous ses plumets rouges dansaient au même rythme des mouvements; toutes ses guêtres blanches sautaient ensemble les troncs d'arbre, toutes ses basques d'habits volaient pareillement, toutes ses baïonnettes s'abaissèrent. Alors, depuis les bois du sud jusqu'au village, la masse humaine afflua, enveloppée dans une même clameur, penchée dans la même direction, sillonnée par les mêmes passages de la mort. Elle monta, se rua, hurlante. Elle crépita de ses feux. Elle écrasa ses premiers rangs contre les murailles; elle assaillit les maisons, fut entamée par l'artillerie, raclée par les feux de file, défigurée par les salves de mitraille, creusée par un angle d'infanterie blanche qui s'enfonça. Les majors, sur leurs montures, semblèrent comme des îlots emportés par le torrent d'habits bleus, de bicornes à plumets rouges, par la clameur divine qui voulut atteindre la crête suprême. Là-haut, contre la tempête de cette foule, les bois meurtriers soufflaient des nues de fumée blanche et des langues de flamme. Mains crispées aux armes qu'on enfonce, bouches béantes, étincelles des yeux, râles des gorges enferrées, abois des chefs, élan des corps poussés par la force panique de l'élément, figures sexagénaires d'enfants tueurs, narines troussées sur les rictus cruels, cris des baïonnettes tordues contre les os, rosée sanglante échappée de crânes ouverts, pleurs des lâches pourfendus, rires insanes des assassins assouvis, essors des déments, balafres ouvertes comme des bouches neuves à travers les grimaces des figures ahuries: Bernard les voit. Puis, aux appels des ordres, il éperonne, bondit, dégaine, saisi par le galop des dragons, la querelle des hommes, les voix furieuses et la clameur étendue de la Nation. La terre qui tremble fuit vertigineusement sous les sauts de l'escadron. Les casques s'échevèlent. Les chevaux rivalisent. Le ciel se fracasse, l'univers tonne d'une seule colère. Passent les arbres, les prés, les champs, les murs des jardins où pétillent les feux de salve. Le ciel accourt. Les maisons grandissent. Le tonnerre éclaire. Pourquoi le troisième dragon a-t-il une soudaine épaulette de sang sur son habit vert. Quel vent couche à la fois le jeune garçon piqué de taches de rousseur, le noble brun, l'homme à la tête nue, qui vident les arçons et disparaissent. Oh! la rue déserte où toutes les croisées crachent du feu, où caracolent les bêtes sans cavaliers, ou Pitouët de son maigre bras sabre contre la porte close d'une ferme la bonne figure poupine du petit Autrichien blotti derrière sa baïonnette inutile. Un trait de sang raye le joufflu qui s'écroule. Et quel ouragan de fer, de bêtes, d'hommes, de cris, traîne après lui le courage du lieutenant penché, la pointe tendue vers les gaillards blancs qui lèvent la herse de fusils. Cela fulgure. Des chevaux plongent dans le mouvement qui court et s'enfouissent avec les culbutes des cavaliers aux bras battant l'air. D'un grand coup Bernard renverse un homme gros et la vaisselle bouleversée de ses armes. Un fusil claque encore d'une fenêtre à volets rouges. Et voici la libre route, sous les bois ombreux, les sauts blancs des fuyards, à travers les buissons d'où jaillissent les feux espacés. Hop! Hop! Les bois filent. Le tonnerre s'éloigne. Les senteurs des bêtes suffoquent. Les dragons râlent. Les fusillades lointaines pétillent. La route gronde sous le galop. Quelle soif racornit la langue, dessèche les yeux qui voient néanmoins la pièce autrichienne roulant derrière son attelage au milieu des artilleurs bruns. Hop! Hop! Le sabre brûle la main, et le gant colle à la peau. La selle rompt l'échine et les os. Lequel? Le vieil qui assure son tricorne et arme son pistolet, ou l'autre qui fait volter son cheval isabelle. Gare au vieux dont le regard malicieux chatouille l'aisselle. Hop! Le cheval enlevé se dresse contre la claque du coup, et puis rue.

Et le vieil artilleur creuse son ventre pour éviter la pointe qui crève l'habit brun, le jette à terre lui-même, troué comme papier. Hop! Hop! Les bois filent et s'abaissent. Le sol se déroule. Le pays qui tourne fait une couronne autour du galop, autour du cerveau en triomphe. L'air enivre. Le ciel brille. Les faibles fuient. Comme on est fort sous le fouet de la crinière échevelée, au haut du cheval évertué. Si la soif ne rendait pas la bouche pareille au cuir brûlé! On descend sur le pays. Et la maison blanche luit dans les verdures. Ah! le parti qui se sauve! Tricornes dorés, et ses beaux habits blancs doublés d'écarlate, ses chevaux de prix. Hop! Hop! Les pierreries de leurs breloques! Les montres à sonneries! Les florins dans les bourses de soie. Et la valeur des coursiers nerveux! Comme grandissent leurs dos, les chapeaux. Leurs queues de cheveux sont comiques à ballotter en rubans noirs. Corbehem ton charroi de houblon! Pitouët ton imprimerie! Marius tes panoplies! Cahujac tes tabatières et tes bagues! Hop! Hop! Il ressemble à l'insolence de la division Montrichard, celui dont la manche est chargée d'or! La canaille a donc partout une figure qui nargue sans reconnaître l'excellence d'un caractère. Il se retourne. À la bouche, ce pli, le même, insulta les dragons. Ton épée! Jamais! Pas de quartier. Ça t'apprendra à te moquer. Hop! Hop! La Nation couvre le pays d'un seul cri. La lame est longue, et le seigneur avisé. Allons-y du pistolet… Bel homme, Monsieur! Bien des dames roulèrent leurs petits seins nus, certes, sur ton profil qu'écrase le feu enfumé de ce pistolet! Attrape! Encore! De quoi! Pare donc celui-là. Ah! brute… Mais ici… Tu serais content. T'y voici. Ton masque de sang sur ton nez cassé te rend laid, Monseigneur… Tousse, va, tousse. Tords ta bouche qui verdit. Cahujac a fini le sien aussi. La jambe remue avec l'éperon doré.

Quand les dragons eurent mis pied à terre devant un grand mur, Bernard ne les empêcha point de retourner les poches des morts. Sa joie de la gloire l'exaltait, et tout de suite il rit, il se réjouit des tabatières à miniatures, des bourses pesantes, des montres à doubles cuvettes entre les mains des cavaliers déboutonnant les cadavres. Mais rien ne lui donna tant d'aise que la ressemblance du tué avec le plus insulteur des capitaines de la division Montrichard. De sa douloureuse colère les soupirs heureux lui déchargèrent la poitrine. Enfin il respirait sans honte, sans étranglement à la gorge. Là gisait bien le lâche, malgré qu'il eût, au lieu de l'uniforme bleu à revers, un bel et vaste habit blanc doublé de pourpre, des culottes cramoisies engainées dans le bas dépassant les bottes. Certes il parut plus grand; mais c'était le même dédain de la bouche tordue sous le voile de sang liquoreux qui s'épanchait de la plaie nasale, d'une autre ouverte au travers des sourcils. Bernard ne pensait point à la bourse, tant il sentait en lui l'essor du bonheur. Toute haine s'éperdait. Les nerfs se détendirent. Les muscles se débandèrent. Il aspira la fraîcheur. Un Gascon dépouilla, pour lui, le vaincu; et il reçut sa part de riches bibelots. Des dragons tirèrent les bottes des morts et les enfilèrent à la place des leurs. Ils dansaient, les bras en astragales. Ils hurlaient des ordures. L'excitation du combat ne s'atténua point. Marius embrassait son cheval, qui s'effaroucha. Les Marseillais empaquetèrent les tricornes et les habits blancs, trophées à vendre. Ils dansaient avec leurs grosses bottes. Le chef d'escadron seul restait à cheval et contemplait le sachet vert. «Eh bien, la mort ne nous a point délivré?…» lui demanda Bernard. L'homme sensible fit un geste de désespoir, glissa de selle. Aux brigadiers réclamant de la boisson, il conseilla d'enfoncer la porte du grand mur. Par le travers du chemin, les trois cadavres gonflaient déjà leur linge de batiste, et leurs dentelles, leurs culottes cramoisies, leurs bas de soie. Au loin, en arrière, sur les collines, le deuxième escadron restait à cheval, la carabine haute, et d'autres silhouettes équestres pénétraient l'épaisseur de la forêt. Les langues cherchaient une salive absente. Corbehem cassa la serrure. Ce fut un jardin, une courte allée d'ifs. Entre les battants rabattus, les chevaux entrèrent aussi.

Les vedettes installées, les bêtes à l'abri, on gravit un perron, on enfonça un volet… Des cris de terreur s'évadèrent de l'ombre. Vingt femmes à genoux se pressaient. «Trinken!» dirent les Alsaciens.

Rires des soldats qui se gaussent et entrent: «Rosalie, faut pas crier, ma belle…—Hé bagasse, ma chère!…—Pitchoun, voilà ta Catherine!—Bonjour, Cydalise.—Peste, la jolie fille, brigadier!—De ces dames qui m'embrasse?—Les pécores sont grasses du corsage, Dieu me damne!—Cousine, n'eus-je pas l'heur de vous baiser les doigts à Tivoli?—Aux galeries de Bois?—Je te reconnais, ma tante!—Tu me dois un baiser, friponne!—Et à moi.—Allons, ma tante, n'aie pas peur.—Fais-lui un enfant, troun de l'air, un enfant de Marseille!—Et un de Cahors!—Étrangle-moi, fille du Danube, mais il faut que je te laisse un petit parisien!—Bas les pattes, et ris à la France.—Mazette, les tétons de Diane!—Infortunée, viens dans mes bras, je protégerai tes beaux flancs contre cette soldatesque…» Et le chef d'escadron recueille l'infortunée, par les poignets, prestement la dénude, l'étale, écrase de sa pesanteur les cris, les râles, les griffes et les coups de pied. Pitouët étreint une grosse servante qui l'insulte et le couvre de crachats. Cahujac renverse et trousse celle dont se voient seules les jambes maigres. Les cris allemands se croisent. Les Français collent leurs visages de sueur et de poussière aux joues pâles, aux trembleries des lèvres. Les mains noircies arrachent les fichus, cassent les lacets, déchirent les linons sur les épaules apparues. Vingt couples se pressent à terre dans un bruit de sabres, d'éperons, de quolibets, de râles et de baisers tumultueux. «Sacrifions à Vénus, enfant! ta pudeur charmante!» Ainsi, par la bouche de Bernard, s'exprime il ne sait quel souvenir de roman licencieux. En même temps sa droite noue deux poignets frêles de fillette, sa langue boit le sel des larmes jaillies, ses dents mordent la cerise des lèvres, muettes. Sous son attaque, l'enfant fléchit, pâlit, s'affaisse. Lui tombe à genoux près de la victime inerte. La tiédeur, l'odeur, grisent encore son ivresse de gloire: il veut aimer du même élan qui tua.

Les voix se taisent. Un cri cependant d'adolescente déflorée; une lutte sourde, des jurons crapuleux; et les vaincues résignées assouvissent, jusqu'à ce qu'un loustic, annonçant son triomphe, lance le «cocorico» guttural. Des rires répondent. «Vive la nation! il sera de Paris, le chérubin!—De Cahors, ici.—Vive la nation! Il sera de Tours.—D'Arles en Provence, mon bon!—Vive la Nation! De Péronne, en Picardie!»

Du haut en bas de la bâtisse, des corridors, des chambres, des escaliers, des salles et des cuisines, le cri de la France salue sa vigueur. Les dragons trouvent drôle de jeter ainsi la semence de la race au sein des vaincues! Ils se l'annoncent, plus victorieux qu'après la mort des hommes.

Entre ses mèches éparses, la pâle face de l'adolescente marqua seulement une douleur à l'instant où la passion l'entama. Pieusement presque, Bernard recouvre la petite blessée, qui s'éveille, en épouvante. Il regarde les clairs yeux bleus. Il recule et trébuche dans son sabre… Que va-t-elle dire? Rien. Mais sur cette figure il semble que viennent de passer toutes les hontes et toutes les haines. Il reprend son casque, et il s'en va, incapable de paroles ou de joie, peureux de sa voix qui résonnerait. Il emporte l'image de l'enfant aux cils sombres, mince loque humaine affaissée dans sa robe de percale à raies brunes que dépassent les jambes grêles en bas bleus drapés.

Dehors, les dragons se précipitent vers la clameur du trompette. Tout le régiment se range sur la route. Pitouët annonce: «Il y en a de chaudes qui vous attendent! des filles!» Le ciel tremble sur l'orage énorme de la bataille que roule l'horizon d'occident. Les ceinturons se rebouclent sur les culottes ensanglantées. On coiffe les casques. «À cheval! À cheval!» L'homme sensible décachette le pli de l'estafette et lit haut. «L'officier commandant l'escadron conduira son détachement à toute vitesse, sur la rive du Danube, entre Tuttlingen et Sigmaringen. Il s'informera des bureaux de la navigation, les occupera, s'emparera de la caisse et des fonds, qu'il fera mettre dans une voiture réquisitionnée à cet usage, et expédiera le tout, sous bonne escorte, par Tuttlingen, au quartier général du corps Gouvion Saint-Cyr. Il mentionnera par écrit que cet envoi est destiné, selon l'ordre du général commandant l'armée, au payeur de ce corps qui doit verser, le 20 floréal, un acompte de trente mille livres aux fournisseurs de blé militaire représentés, à Bâle, par l'agent de la maison Héricourt.»

«Boire! Boire!» implorent les hommes. Personne n'a trouvé les caves ni la source. «Tant pis! Par pelotons… Au trot… Marche!» Les sabots lèvent la poussière de la route blonde. Les crinières sautillent. Les bidons vides heurtent les crosses des mousquetons. Comme les langues râpeuses grattent le palais sec; l'amour altéra les gorges davantage.

«C'est pour mon père!» pense Bernard qui raisonne malgré la torture de la soif. Là-bas, passé les bois et les pentes, il aura l'or pour les Moulins et l'eau pour sa bouche. La soif! Mais Cahujac lève au soleil le rubis de sa bague armoriée; Marius brandit le tricorne à galons dorés; Corbehem fait de la musique avec la poignée d'or qu'il verse dans ses fontes, alternativement. Les Alsaciens gardent à la main leurs sabres tordus, tant ils tuèrent. Ils ne peuvent les remettre au fourreau; ils comptent les crânes fendus selon le nombre de brèches sur les lames. Pitouët propose à sa bête de le porter au jour de son sacre. Pied-de-Jacinthe écoute, ébahi, l'éloge de Gracchus Babeuf, scandé par le trot dur de la jument jacobine. Elles se voûtent cependant les vertes épaules harassées! La poussière saupoudre les uniformes. Les casques penchent. Les chevaux bronchent. Les bras s'étirent hors des manches crevées. Le silence clôt les bouches sèches, et la salive colle les lèvres.

L'escadron trotte. Les bois se déroulent. Les fantômes des châteaux s'éclipsent dans le paysage enfui. Au loin s'atténue l'orage de la bataille. «J'ai conquis l'or de mon père! la dot de mes sœurs, la fortune de Praxi-Blassans. Mon sabre a conquis la gloire et l'or!» se répète l'âme glorieuse de Bernard, qui revoit le chevau-léger mort dans la prairie. Les deux dents ternissaient sous la grosse lèvre béante. La graisse enflait la chemise blanche entre la culotte et le justaucorps. Et comme il ressemblait au capitaine insulteur, ce noble autrichien que le pistolet abattit. Hé sa montre qui sonne! Quatre heures. Le soleil décline. Les florins de la bourse font mal à la cuisse endolorie déjà par la selle. Gloire! Gloire!

Derrière le régiment, qui porte les brassées d'étendards? Le canon gronde par tout l'occident. Gloire!

Le joyau sur le doigt de Cahujac: Gloire! Le tricorne doré sur le portemanteau de Marius: Gloire!

Les florins qui sonnent dans toutes les fontes: Gloire!

Les taches de sang vierge sur les culottes de peau; Gloire!

Elle avait de bien jolis yeux bleus: Gloire! Des cils sombres sur les yeux bleus: Gloire! Et un petit ventre chaud, comme ventre de colombe: Gloire!

Gloire! Gloire!

La République projette, au bout de sa force, les dragons, griffe léonine sur la proie des campagnes où rêvent les blancs villages, où frissonnent les champs de mai, où brillent les fleurettes. La griffe s'allonge: Gloire!

Voix de la Nation qui tonnez dans le ciel allemand: Gloire!

Étire plus loin ta griffe, République, plus loin, jusque les eaux du fleuve qui abreuve les villes impériales… Gloire! Gloire!

«Au galop!» Gloire!

Abaissez-vous, collines. La Nation passe: Gloire!

Et nous aurons l'or d'Autriche, l'or à l'aigle double, que pèsera dans son trébuchet l'ancêtre aveugle! Gloire! Gloire!

«Gloire!» scandent les sabots des chevaux, les chocs métalliques des bidons et des éperons. «Gloire!» chante à tue-tête l'âme de Bernard Héricourt. «Gloire!…»

Or, l'ombre s'étant alourdie sur les campagnes, ils entrèrent au soir, dans le bruit du fleuve. Les chevaux trempèrent leurs crinières. On remplit les casques. Gloire!

Lui put boire au fleuve.

Délice de se rafraîchir avec l'eau de la terre conquise… Boire la gloire!

19 Mars 2018 19:29:12 0 Rapport Incorporer 0
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