L Aveu. Par Paul Bourget Seguir historia

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Augusto Salvador


L'aveu. Paul Charles Bourget (Amiens, 2 septembre 1852 - Paris, 25 décembre 1935) était un écrivain français, romancier prolifique, dramaturge et essayiste.


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I


—«Je vais demain à La Capte, féliciter mes cousins Gronsac pour le mariage de leur fille,» m'avait dit le commandant Montis, un de mes très proches voisins, sur cette côte de Provence où j'habite cinq mois d'hiver. «Venez-vous avec moi?... Si ce déluge ne recommence pas, entendons-nous...»

J'avais accepté d'autant plus volontiers que je devais, moi aussi, cette visite aux Gronsac, et de la colline où nous avons nos maisons, M. de Montis et moi, jusqu'à La Capte, c'est un vrai voyage: quinze kilomètres sur des routes du Midi, abîmes de boue quand il a plu, abîmes de poussière quand il fait soleil et mistral. On préfère affronter ces misères à deux. C'était la boue que nous devions subir, après les cataractes déplorées par M. de Montis. Elles avaient cessé,[311] ce lendemain, quand nous partîmes, mais en laissant dans la plaine un ravinement d'inondation. Aussi à peine avions-nous quitté la colline que la ponette corse qui traîne d'ordinaire si lestement le panier à deux roues,—seul équipage du vieil officier retraité,—commença d'enfoncer avec désespoir ses jolies pattes minces dans les paquets de fange. Elle allait tout de même, Vérité, la bien nommée, la vaillante petite coureuse alezane. Ce que voyant, son propriétaire me répéta pour la centième fois cet aphorisme d'hippologie, prononcé avec le sérieux comique des amateurs de chevaux:

—«Ai-je raison de vous affirmer que tous les alezans sont chauds?... En a-t-elle, un cœur!...» Puis il ajouta, comme toujours: «Elle n'a qu'un mètre quarante, très juste, mais voyez son rein. Est-ce large? Est-ce doublé? Elle me porterait, si...»

Et il me montrait, posé sur le tapis de la voiture, à côté de son pied gauche, le pilon qui lui sert de pied droit. Montis a perdu la jambe à Buzenval, dans la funeste et inutile sortie du 19 janvier, sinistre épilogue d'incapacité à la plus incapable des défenses. Cette terrible blessure lui a valu la croix et le quatrième galon,—mais sa mutilation l'a forcé de quitter le service. A la suite de sa mise en réforme, il a trompé la tristesse de sa carrière brisée en courant le monde, avec[312] une manie de mouvement qui fait un contraste ironique à son infirmité. Où n'a-t-il pas promené cette jambe de bois qui lui interdit d'essayer les forces de la ponette Vérité? L'Orient, les Indes, le Japon, les deux Amériques,—il a regardé tous les paysages des deux hémisphères, de ses yeux si bleus sous l'embroussaillement de ses épais sourcils, restés roux à cinquante-six ans, comme son visage, tanné par l'air, reste maigre. L'énergie est partout empreinte sur cette physionomie qui s'accorde bien au nom. La famille Montis a émigré de Toscane en Provence, au quinzième siècle, à la suite d'une des innombrables convulsions civiques qui jetèrent sur les routes tant de nobles florentins. Le commandant a beau être devenu, par le cœur, un vrai Français de cette France pour laquelle il a versé son sang, physiologiquement il demeure un de ces Italiens roux, que l'on voit dans les fresques de Masaccio et de Ghirlandajo. Il garde aussi, de ces Toscans de la grande époque, un je ne sais quoi d'inapprivoisable, une sauvagerie, dissimulée sous la plus courtoise politesse. Il est de cette espèce d'hommes qui n'est jamais complètement civilisée, ni en bien, ni en mal. Mais avant l'anecdote qui sert de matière à ce récit, il fallait être un maniaque d'atavisme, tel que moi, pour deviner, pour imaginer peut-être, cette hérédité un peu farouche dans le vieux garçon estropié, qui, à demi ruiné par les prodigalités[313] de ses voyages, était rentré au pays natal. Il avait acheté une bicoque au soleil, dans un vaste jardin, pour achever d'y mourir, entre des fleurs, quelques ruches d'abeilles, des livres et sa ponette alezane,—laquelle continuait, dans l'excursion que je raconte, d'arracher la légère voiture aux engluements de la boue, tandis que son maître me renseignait sur un tout petit point de linguistique, avec cette minutie d'archéologie locale, autre manie de tant de retraités. Il me disait:

—«Vous êtes-vous demandé ce que signifie le nom de ce domaine de mes cousins, La Capte? Avec le temps on est arrivé à écrire ainsi: La et Capte;—en réalité, on devrait écrire l'Accapte en un seul mot et avec une apostrophe.—Accapte, c'est l'acceptum des latins, le participe d'accipere: recevoir... ou prendre! Il y a un hameau, près d'Hyères, qui porte ce nom, mais avec la vieille orthographe. Elle rappelle le droit d'accapte, c'est à dire d'épave, qui appartenait aux marquis des Iles d'or, à cet endroit là, comme il appartenait aux Montis, là où nous allons...»

Je le regardais, tandis qu'il m'énonçait cette amusante, et peut-être fantaisiste, étymologie. Je crus voir une ombre passer dans ses yeux clairs, et je me demandai si la légende qui courait sur lui aurait par hasard raison? Je le savais quasi brouillé avec les châtelains actuels de la dite Capte ou Accapte. J'avais même attribué à la gêne[314] de relations fausses son désir de m'emmener avec lui dans cette visite obligée. C'étaient des parents trop proches pour que le mariage de leur fille ne lui imposât pas une démarche. J'avais aussi entendu conter que cette demi-brouille avait précisément pour motif ce domaine dont il m'expliquait les privilèges anciens. Sa cousine, Mme de Gronsac, en avait hérité, à son dam, d'un oncle commun, lequel avait trouvé fort mauvais, comme d'ailleurs tous les compatriotes du commandant, son parti pris, si longtemps prolongé, de ne pas vivre au pays. Petites ou grandes, parisiennes ou provinciales, les sociétés n'aiment jamais qu'un de leurs membres se passe d'elles trop aisément. Aussi avait-on fort approuvé, dans la petite ville d'où les Montis sont originaires, et dans les mas, bastides et villas environnantes, que le vieil oncle eût rayé le nom de son neveu sur son testament. Puis comme les hypothèses vulgaires semblent toujours les plus vraisemblables à l'opinion,—elles sont à la hauteur morale des majorités,—l'isolement un peu excentrique où le commandant s'enfermait, vis-à-vis des siens et de toute la contrée, était attribué de même à un mécontentement d'héritier frustré. Certes la modeste habitation du blessé de Buzenval, achetée d'un négociant marseillais et qui s'appelait bourgeoisement et prosaïquement: «Ma Toquade», n'avait rien de commun avec le seigneurial manoir que nous[315] allions voir bientôt dessiner ses toits couverts de tuiles brunes, au centre d'une admirable vallée, dans un des contreforts des montagnes des Maures, en face de l'île de Port-Cros. Un manoir? C'est baptiser bien solennellement cette exquise maison de plaisance, la plus caractéristique de cette côte. En voulez-vous un croquis? Pour y arriver, imaginez un porche du dix-huitième siècle, surmonté d'une balustrade; puis, une longue allée de hauts palmiers faisant haie. Un parc d'orangers et de citronniers mûrit ses fruits d'or au gai soleil. Des roses fleurissent en plein janvier et des mimosas. Un rideau de séculaires cyprès protège le château du côté du nord. A l'horizon la mer bleuit dans une crique hérissée de rochers rouges, et partout apparaissent les signes d'une culture merveilleuse:—ici des vignes dont les ceps sont gros comme des troncs d'arbres; là un bois de chênes-lièges avec leur cœur nu et noir dans leur manchon d'écorce grise, entaillé de l'année précédente. Ailleurs c'est le frisson argenté d'un massif d'oliviers,—et sur la façade longue du château, toute mangée de soleil, d'étroites fenêtres rabattent leurs volets bruns. Cette rareté des ouvertures raconte les longs séjours d'été, comme la pente douce des toits raconte la saison des pluies. Ils sont aménagés ainsi, pour recevoir l'eau qui s'amasse dans l'ancienne citerne. Une tourelle au centre révèle, à qui connaît les ingéniosités[316] des architectes de la contrée, que ce puits de réserve a été creusé dans le roc, au milieu même du bâtiment. Que le propriétaire de Ma Toquade eût préféré, avec sa haute mine, succéder à ses aïeux dans la suzeraineté de ce paradis terrestre rafraîchi par la brise de mer, plutôt qu'au mercanti de la Cannebière dans son mesquin vide-bouteille, la chose était trop légitime. Mais qu'il eût la petitesse d'en vouloir à des gens de son sang, pour un héritage,—même celui-là,—cela non. A vrai dire, avant cette visite, l'idée ne m'était jamais venue de chercher une raison à son éloignement des siens. Je l'avais attribué au désir si naturel, quand on a vécu largement et librement, d'échapper aux étroitesses forcées de la province. Pour la première fois, à l'expression soudaine de ses prunelles, tandis qu'il me parlait de La Capte, je crus m'apercevoir que l'image de l'endroit vers lequel nous nous dirigions, au trot infatigablement égal de la vaillante ponette, s'associait dans le cousin des Gronsac à des impressions plus singulières et plus profondes que ce désir d'indépendances ne les supposait.

—«Après tout,» songeais-je, «connaît-on jamais tout un caractère? Que sais-je de Montis? Qu'il est parfaitement gracieux pour moi... Qu'il a voyagé et profité de ses voyages... Qu'il est un ingénieux obtenteur de roses, comme ils disent ici, et qu'il soigne bien ses abeilles... On peut[317] être fort mauvais parent avec ces qualités. Et puis n'a-t-il pas quelque preuve, de lui seul connue, que les Gronsac ont capté son oncle avec de vilains procédés?... D'ailleurs ce ne sont pas mes affaires...»

Je me tenais ce petit discours intérieur, en continuant d'échanger avec mon compagnon des propos d'un ordre tout autre. Je l'interrogeais sur les accidents de la route, qui, tour à tour, longe la mer, entre dans les terres, serpente parmi les rochers, traverse un bois de mimosas, des champs de violettes, des bouquets de chênes. Quoiqu'il me répondît avec sa complaisance habituelle, je remarquai que ses phrases se faisaient de plus en plus brèves, à mesure que nous approchions du terme de notre promenade. Volontairement ou non, il laissait tomber la causerie. Mais la simple appréhension de se retrouver en face de personnes peu sympathiques n'expliquait-elle pas cet embarras, surtout—c'est la règle dans les dissentiments de famille—s'il s'était donné des torts, même ayant raison? Pourquoi commençais-je à soupçonner malgré moi qu'il y avait autre chose? Quoi? J'ignorais tout de la jeunesse de Montis. Des Gronsac je ne savais rien, sinon que le mari était un gros gentillâtre de campagne, cordial et commun; Mme de Gronsac une femme assez malingre, affreusement fanée à cinquante ans, et qu'elle passait pour jouir—d'après la cocasse métaphore[318] populaire—d'une très mauvaise santé. Leur fils aîné, que je connaissais et qui aidait son père dans l'exploitation du domaine, avait trente ans; leur fille cadette, celle dont les fiançailles provoquaient notre visite, en avait vingt. Ces deux enfants, les seuls que les Gronsac eussent gardés, étaient nés pendant que Montis voyageait. Donc aucune hypothèse de paternité clandestine ne pouvait s'esquisser dans ma fantaisie. Je me répétai que ce n'était pas mes affaires, et, voyant que le commandant ne me répondait que distraitement, je finis par me taire en combattant de mon mieux ma curiosité éveillée, malgré moi, par cette sage maxime: un nouveau venu dans un pays doit s'efforcer de ne pas se faire raconter les histoires des gens. C'est la seule manière de ne jamais s'en mêler. Les jets de boue que les sabots de Vérité faisaient jicler du sol et dont j'avais beaucoup de mal à me préserver sous la couverture ne m'étaient-ils pas un symbole du danger qu'il y a à s'aventurer dans les fondrières? Celles de la vie sont pires que celles des routes.

27 de Mayo de 2018 a las 22:37 0 Reporte Insertar 0
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